24 juin 2008

Le travail des enfants à Rabat


Les petits vendeurs envahissent les rues

Des milliers d’enfants quittent leurs écoles pour retrouver prématurément le monde du travail. Reportage.

19 heures. Réda retrouve la rue, toujours avec le même sac à dos qu’il portait à l’école, sauf que cette fois-ci la sacoche est remplie de marchandises : des CD de musique et films américains piratés, des porte-clés faussement imités, des parfums bas de gamme, des ceinturons et des chaussettes. Il prend la direction des grands quartiers de l’Agdal à Rabat. Là où il y a les cafés et grandes boutiques qui ne ferment que tard la nuit.

C’est aux terrasses des cafés que Réda rencontre ses premiers clients. Certes, ce n’est pas facile de fréquenter toutes les terrasses ; d’ailleurs il est souvent chassé par les garçons qui y travaillent. Il compte les heures tout en espérant vendre une partie de sa marchandise pour échapper aux injures de son maître. En fait, il fait partie d’un groupe de trente enfants qui sillonnent toute la ville. Ce réseau de vendeurs ambulants est dirigé par un chef âgé de quarante ans. C’est lui qui les dote de marchandises et leur montre les règles élémentaires de l’exposition et l’incitation à l’achat.

Dans les ruelles et quartiers, Réda rencontre ses amis, ils échangent entre eux les pièces à vendre et se vantent d’avoir liquidé plus de marchandises. Ils évoquent les marchés rentables et s’entraident afin de parvenir à vendre davantage. L’aîné, Brahim, baptisé Bouda, a dix-sept ans. C’est lui le responsable de la collaboration et l’attribution des rôles et responsabilités entre les membres du groupe. Il est doublement rémunéré par le mâalam (le maître). Il touche environ cinquante dirhams par jour.

D’un café à l’autre et d’une avenue à une boutique jusqu’à ce que Réda regagne le centre-ville. La place de Balima, avec son estrade large, l’inspire plus que les autres coins de la capitale administrative du Royaume. C’est ici qu’il a liquidé une bonne partie de sa marchandise la dernière fois. Mais, une fois à Balima, il tourne le dos à ce bâtiment géant d’en face ; tout ce qu’il sait de lui, c’est qu’il s’agit d’une grande bâtisse gardée par des policiers et qu’il y a toujours des gens qui viennent pour manifester en face. Un jour, ces protestataires voulaient fuir les policiers, ils l’ont renversé avec son sac à dos et endommagé sa marchandise. Depuis cet incident, il affiche un grand mépris à l’égard de cet édifice.

Réda passe de longues heures à marcher jusqu’à l’épuisement total. « Parfois j’ai l’impression que je vais m’affaler par terre », se plaint-il mais il n’a pas le droit au repos. De temps à autre, il s’assoit sur un banc public de l’avenue Mohamed V pour reprendre son souffle avant de regagner la médina et retrouver l’insatisfait et cupide maâlem.

Réda a quitté l’école à l’âge de neuf ans car il ne trouvait plus d’argent pour assurer ses études à cause de la misère où vit sa famille. Il a aujourd’hui douze ans. Il sait très bien qu’il devait être en classe avec ses camarades mais « ce sont mes parents qui m’ont obligé à travailler pour le mâalam et sortir le matin pour ne revenir qu’à la tombée de la nuit à notre baraque à Douar El Hadja », explique-t-il en baissant les yeux avec une voix affligée. Pour Réda, chaque saison a sa spécificité, et comme tous les enfants, celle de l’été reste la plus convoitée. Il ne la désire pas pour son soleil resplendissant, ni pour ses plages dorées, mais surtout pour pouvoir s’infiltrer dans les cafés et avenues remplis davantage de touristes. « C’est en été que j’ai le droit à plus de 40 dirhams par jour au lieu de trente ou bien seulement vingt », affirme-t-il tout en nourissant le rêve de devenir comme son mâalam, désormais sa seule référence et idole.

Cet enfant n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres gamins qu’on retrouve sur les trottoirs et à chaque feu rouge et arrêt de bus, attendant des clients incertains. Ils exposent des mouchoirs, des cigarettes, parfois des fleurs et des friandises.

Les familles de ces enfants font partie de la classe sociale défavorisée et souffrant d’une pauvreté écrasante. Les petits vendeurs quittent l’école dès le jeune âge sous la pression de la faim et de l’exclusion sociale afin d’aider leurs parents. C’est dans la rue qu’ils font leur apprentissage.

C’est là où ils apprennent à fumer et à se droguer, espérant fuir la réalité. Ils peuvent recourir également à des pratiques sexuelles dangereuses et transmissibles de maladies graves. Leur innocence a été exploitée à plusieurs moments par des obsédés sexuels ainsi que des criminels et mafias de drogue. A l’instar des autres enfants qui travaillent dans différents ateliers, usines, fabriques et maisons, le nombre d’enfants-vendeurs ambulants est en expansion.

Ils se multiplient lors des vacances scolaires. Des milliers d’enfants passent leurs vacances dans les plages sous le soleil torride de l’été. Ils portent des plateaux de pâtisseries, de sandwichs, des glacières pleines de glaces et de sodas. Parfois des paniers de biscuits et de cigarettes. Dans la plupart des cas, ce sont des élèves qui cherchent à épargner de l’argent pour financer la rentrée de l’année suivante et économiser de quoi acheter quelques habits.

« Ça ne me dit rien du tout ce boulot, je le fais à contre-cœur», affirme Amina, quinze ans. Elle travaille sous un soleil de plomb (Plage des nations). Elle vend des crêpes avec du thé préparés par sa maman qui siège sous une tente dressée à l’entrée de la plage. Amina doit faire le va-et-vient des dizaines de fois par jour entre sa mère et les clients. « Je dois aider ma mère pour économiser un peu d’argent», ajoute-t-elle d’un ton ferme.

Les enfants-vendeurs ambulants constituent un exemple flagrant de ce phénomène qui menace notre société, à savoir le travail des enfants. Pour lutter contre ce fléau, l’interdiction ne suffit pas. Elle ne fera qu’aggraver la situation. Il s’agit d’une problématique structurelle. La lutte doit être menée contre la misère et la précarité accablant toute une classe sociale dépassant les six millions d’individus.

Montassir SAKHI

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