11 nov. 2007

Nostalgie : les passeurs du Bouregreg

Formant une corporation séculaire, les barcassiers du Bouregreg ont disparu du fleuve depuis de longs mois. Prévu pour l’été 2008, leur retour s'annonce triomphal.

“L’Oued”.

C'est ainsi que Slaouis et Rbatis ont toujours appelé le Bouregreg, fleuve large d'une centaine de mètres et long de 240 kilomètres qui sépare leurs deux cités. Une appellation rustique, qui cadre de moins en moins avec la transformation que connaît le site. Deux années après le démarrage du projet de réaménagement de la vallée qui le borde, le Bouregreg a subi une véritable métamorphose.

Palmiers et pelouses verdoyantes bordent sa rive gauche, dotée désormais d'une fringante corniche et de nouveaux quais. Sur la rive droite, du côté slaoui, une marina flambant neuf attend les premiers bateaux de plaisance. Un bateau dragueur racle jour et nuit les fonds, pour majorer la profondeur des eaux, afin qu'elles puissent accueillir dans l'avenir voiliers et navires de croisière. Mais malgré ce relooking spectaculaire, quelques nostalgiques de l'Oued ne cachent pas leur déception devant son nouveau visage. Parmi eux, le cinéaste Daoud Aoulad Syad. “L'Oued que j'ai aimé, que j'ai filmé et photographié n'est plus. Il a perdu son âme. Même ses enfants l'ont déserté”, lance ce Marrakchi et Rbati d'adoption, faisant référence à la disparition de barcassiers du paysage actuel du fleuve.


Cela fait plusieurs mois que ces canotiers, qui transportent depuis des siècles les passagers entre les deux rives, n'ont pas mouillé. Amarrées au beau milieu de la rivière, leurs fameuses embarcations bleues frappées d'une bande blanche ou jaune, se balancent au gré des marées, visitées de temps à autre par quelques mouettes. Le va-et-vient des barcasses s’est interrompu en mai 2006. L'Agence de l'aménagement de la vallée du Bouregreg (AAVB) avait alors conclu, au bout de longues et tumultueuses tractations, un accord avec les barcassiers pour le gel de leur activité, qui gênait l'avancement du méga chantier entamé quelques mois plus tôt. En guise de compensation, l'agence s'engageait à leur verser des indemnités mensuelles, dont le montant varie en fonction des statuts : 900 DH pour les barques non autorisées et exploitées à temps partiel, le double pour les barques non autorisées travaillant à plein temps, et 2500 DH pour les barques immatriculées auprès de la Marine marchande (au nombre de 43 sur les 73 recensées). Aujourd’hui encore, les barcassiers continuent à percevoir ces indemnités, en attendant la reprise de leur activité, prévue pour juin 2008.



Ce qui ne les empêche pas de venir régulièrement rôder autour de leur ancien lieu de travail, qu'ils ne peuvent plus admirer que de loin. Natif de Salé en 1930, le bien nommé El Haj Mohamed El Bahri fait justement partie de ceux qui ne peuvent résister à l'appel de l'Oued. Comme magnétisé par cette eau qui l'a vu vieillir, il vient chaque jour s’y ressourcer. “L'Oued, c'est ma vie, ma maison et ma source de jouvence”, lance, dans un éclat de rire, ce grand gaillard dont la joie de vivre a résisté au poids des ans. De sa mémoire intacte surgissent les récits fabuleux de pêches miraculeuses à l'alose, ce poisson noble autrefois abondant dans le Bouregreg et qui a subitement disparu à la création du barrage de Akreuch en 1974. El Haj se souvient également avec nostalgie de l'époque où le fleuve faisait trois fois sa largeur actuelle. "Il en fallait du souffle et des muscles pour rallier les deux rives à la rame. Le trajet commençait à Bab El Bahr côté rbati, et se terminait à Bab Lmrissa, côté slaoui", explique-t-il en bombant le torse. Un récit corroboré par Mohamed Semmar, historien et archéologue, spécialiste de la vallée du Bouregreg et cadre au sein de l'AAVB. “C’est la largeur du Bouregreg qui a imposé la mise en place d’un système de transport fluvial. Mais des siècles durant, les gens ont dû se débrouiller avec les moyens du bord pour effectuer cette périlleuse traversée. Il faudra attendre le douzième siècle pour qu'un tel service soit instauré”.

Une corporation puissante


Prenant naissance dans les montagnes du Moyen-Atlas, le Bouregreg traverse à l'époque le Maroc dans toute sa largeur et rend malaisée les liaisons entre les parties nord et sud du royaume. Situation que ne pouvaient tolérer les sultans almoravides, soucieux depuis leur avènement d'unifier le Maroc. Ali Ben Yousouf, fils de Youssouf Ben Tachfine, décrète alors la création d'une nouvelle corporation, chargée de transporter les hommes et les marchandises entre les deux rives du fleuve. À peine née, la corporation des barcassiers prend vite conscience de son rôle vital et monte très vite en puissance, pour devenir l'un des corps de métier les plus respectés de la région. Vêtus d'un Mahsour, costume traditionnel inspiré de la mode ottomane, ses membres paradent fièrement entre les rives du Bouregreg, dont ils détiennent désormais la clé. Au seizième siècle, les barcassiers, qui héritent leur métier de père en fils, sont investis d'une nouvelle mission qui ne fait qu'accentuer leur aura. Chaque année, à l'occasion de l'Aïd Al Mawlid, ils ont l'insigne honneur de porter les cierges lors de la fameuse procession des bougies vers le mausolée de Sidi Abdellah Ben Hassoun, saint patron de Salé et de ses barcassiers. La construction de plusieurs ponts - chaque fois détruits par les crues ou sabotés par quelques canotiers soucieux de maintenir leurs privilèges - ne réduit en rien le prestige de la corporation, qui résiste même à l'avènement des redoutables corsaires. Durant cette période difficile, où les côtes marocaines sont assiégées par les Espagnols et les Portugais, le port fluvial du Bouregreg est le seul qui permettait de ravitailler le pays. Forcément, ce statut ne manque pas d'influer sur celui des barcassiers. Chargés de transporter diverses marchandises, dont des armes, ils utilisent des embarcations beaucoup plus grandes que celles que l'on connaît aujourd'hui. Et au 17ème siècle, à la naissance de la république de Salé, entité autonome dirigée par les pirates, la corporation renforce encore sa puissance. C’est d’ailleurs au cours de cette parenthèse historique, interrompue par l'avènement de la dynastie alaouite, qu’elle se dote de son propre code légal et de son propre tribunal. Des deux côtés du Bouregreg, les barcassiers slaouis et rbatis établissent des règlements communs pour gérer le trafic des barques. Et, fait étonnant, certaines de ces lois sont toujours en vigueur. “Nous disposons encore d'un véritable droit coutumier pour gérer les conflits entre barcassiers et sanctionner les contrevenants”, affirme Mohamed El Haïmer, président de l'Association des barcassiers du Bouregreg. Selon ce représentant de la nouvelle génération, les jugements se déroulent lors d’une assemblée siégeant en plein air, à même le fleuve. Les verdicts sont prononcés aprèsapprobation de tous les membres de la corporation, et les sanctions varient, selon la gravité de la contravention, entre un et trois jours d'interdiction d'exercer. Les conflits les plus fréquents surviennent au moment de l'embarquement des passagers, lorsque des canotiers “oublient” de respecter la file d'attente. Mais des sanctions peuvent également être prononcées à cause de simples altercations orales ou d'insultes proférées en public. “Ce sont des règles que nous avons héritées de nos ancêtres. Ces derniers ont toujours veillé à ce que notre linge sale soit lavé en famille. Aujourd'hui, ces lois visent surtout à maintenir le prestige des barcassiers”, précise El Haïmer. Mais peut-on encore parler de prestige, vu l’état actuel de la corporation ?

Grandeur et décadence

Car depuis l’avènement du protectorat français, celle-ci n'a cessé d'encaisser coup sur coup. En 1919, la construction du premier véritable pont routier, enjambant le Bouregreg, réduira sensiblement leur influence, sans pour autant les priver de toute utilité. Situé en amont de l'estuaire, ce pont reste peu fréquenté par les Slaouis et les Rbatis. En revanche, l'installation, quelques années plus tard, d'un bac à vapeur réduira réellement l'aura des canotiers, qui se retrouvent privés d'une activité lucrative : le transport de marchandises.



Le bac à vapeur, emporté par une crue durant les années trente, est vite remplacé par un pont mobile érigé sur des flotteurs. Mais c'est l'inauguration du pont Moulay El Hassan, en 1954, qui sonnera le glas de la prestigieuse corporation. De professionnels du transport fluvial, les barcassiers se transforment, à partir des années 60, en simples passeurs. Plusieurs barques sont ainsi abandonnées par leurs anciens propriétaires, issus de grandes familles rbaties et slaouies, soucieuses de préserver leur “respectabilité”. Le tarif des traversées fond comme neige au soleil et les barcassiers qui résistent ne trouvent plus leur salut que dans les excursions que s'offrent quelques clients fortunés. Leurs fiers costumes d’antan ne sont plus qu'un lointain souvenir et le métier, plus dévalorisé que jamais, s'ouvre à des nouveaux venus, issus des couches défavorisées de la population. Puis en 2006, alors même que la profession agonise, le miracle se produit. Le lancement des travaux d’aménagement de la vallée du Bouregreg, que beaucoup interprétèrent comme la fin de la corporation des barcassiers, signe paradoxalement le début d'une réelle réflexion sur son avenir. “Les barcassiers font partie de l'identité culturelle du Bouregreg. Nous avons consenti des efforts pour ménager les sensibilités sociales liées à leur dossier, et nous ferons de même dans l’avenir pour les insérer dans la nouvelle configuration du Bouregreg”, assure Lemghari Sakel, le directeur de l’AAVB. En clair, loin d’être menacée par le méga projet, la corporation pourrait bien au contraire en tirer bénéfice, en jouant un rôle important dans son animation culturelle et touristique. Dans les cartons de l’AAVB, les projets se précisent : il est question que les barques soient totalement relookées, et que le fameux costume du barcassier d'antan soit ressuscité.

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