Reportage aux abords d’un autre monde: A Douar El Gueraâ, les temps sont troubles
Ils sont près de 8300 personnes à vivre dans le bidonville de Douar El Gueraâ. Situées dans l’arrondissement Yaacoub El Mansour à Rabat, ces enclaves en tôles et en bois abritent une population d’origines diverses, mais dont le point commun reste l’exclusion sociale et économique.
Un soleil d’été annonce le début d’une nouvelle journée pour les habitants de Douar El Gueraa. Les premiers chuchotements s’entendent, ce sont les voix de ces petits enfants qui attendent le jour avec impatience pour se lancer dans leurs aventures quotidiennes. Certains d’entre eux auraient passé une nuit paisible, serrés les uns contre les autres dans l’unique pièce du logement (si on peut l’appeler comme ça). D’autres, n’ayant pas cette chance (et ils sont nombreux) sont obligés de trouver un petit coin près de la porte, ou de passer leur nuit cherchant des bricoles à faire et pour les plus démunis, toutes catégories d’âges confondues, des poubelles à fouiller. En tout cas, chaque membre de la famille trouvera une place aussi insuffisante soit-elle.
Voilà un petit poussin qui sort d’une baraque en se frottant les yeux. La chevelure en toison, le teint d’un brun foncé qui rappelle celui des nomades. Il tire un léger rideau blanc qui sépare sa pauvre baraque du monde extérieur. Il regarde la rue pendant un petit moment, puis rentre en pleurant car le bruit des véhicules lui a fait peur.
“Va chercher de l’eau Sanaa”, crie une de ces mamans nerveuses qui se plaignent de la nonchalance de leurs enfants. Du matin au soir, elles s’occupent de toutes les tâches ménagères. C’est elles qui iront chercher les légumes au marché de Qamra, ou échanger une bouteille de gaz épuisée. Les femmes de ces taudis des temps modernes sont celles qui souffrent le plus de la rudesse de la vie. Les mariées d’entre elles se battent pour éduquer leurs enfants avec le minimum possible, et les célibataires n’ont qu’à retrousser les manches pour aller chercher un job. « Je travaille n’importe où », confie Asmaa, « dans les usines, les supermarchés, comme femme de ménage… L’important, c’est de pouvoir subvenir aux besoins de ma famille de huit membres, les deux sous que mon père gagne ne sont plus suffisants. »
Sanaa ira chercher de l’eau de la “Sekkaya”, une sorte de fontaine qui compte trois robinets sur lesquels se ruent l’ensemble du douar! La majorité de cette population dispose de l’électricité, mais pas de réseau d’assainissement. A cela s’ajoutent les ordures ...Une vraie catastrophe naturelle. En se rapprochant de ces lieux, on voit des adolescents égarés dans les étroites ruelles du quartier. Des jeunes déchirés par un manque total et paralytique. Démunis des moyens matériels qu’exige toute réussite dans la vie citadine, de la stabilité et la sécurité qu’offre un habitat décent, ces jeunes victimes de la société ressentent une haine justifiable envers leurs voisins des villas et maisons fastueuses. Le crime a trouvé un milieu adéquat pour y proliférer.
Les plus sages peinent à gagner leur vie en suivant l’exemple de leurs parents, tandis que les autres s’adonnent facilement aux drogues et deviennent des criminels potentiels.L’histoire de ces enclaves est largement liée à l’industrialisation de la ville. En effet, c’est au début des années vingt que les premières familles se sont installées dans cette périphérie; essentiellement pour un besoin de main-d’œuvre. « J’avais presque douze ans quand nous avons quitté Chaouia. Mon père voulait travailler ici à tout prix, c’était en 1945», raconte, comme si elle voulait remonter le temps, une vieille femme, vendeuse d’œufs au Souk de Douar El Gueraa. Il faut savoir aussi, dit-elle, que ce “Karyane” compte aussi, en plus des ruraux, des femmes veuves ou divorcées, des hommes qui ont dû se rabattre sur ce type de logement après avoir perdu leur travail. On y repère également des jeunes célibataires au salaire modique, des étudiants mêmes.
On se demande si les habitants de ce bidonville avaient entendu parler de “l’habitat social” ou du programme VSB “villes sans bidonvilles”. On se demande également pourquoi l’application de ces programmes accuse du retard.La réponse à cette dernière question demande une analyse profonde du processus des travaux urbains de la capitale.Il y a eu certes une stratégie de réhabilitation lancée en 2004 dans le cadre du programme VSB, et qui prévoit l’élimination des quatre bidonvilles implantés dans la capitale. La première étape de ce projet avait réussi à supprimer en 2006, Douar El Koura, un des plus anciens bidonvilles du royaume qui comptait quelque 10.000 habitants.
Sur le papier, la capitale devrait se débarrasser de ses 50.000 baraques en 2008. Il devient de plus en plus difficile d’y croire vu la complexité de l’opération. La réhabilitation demande une certaine coopération entre l’Etat, les fournisseurs immobiliers et les habitants des bidonvilles. Ces derniers font parfois obstacle en exigeant la gratuité, d’autres ne veulent pas entendre parler d’appartements de 60m2
Chose tout à fait raisonnable surtout qu’il ne s’agit pas d’une famille de 4 membres, mais d’une dizaine de personnes ou plus. S’ajoutent à ceux-là les spéculateurs et les profiteurs qui viennent s’y installer pour bénéficier du logement étatique, ce qui fait monter le prix de la baraque. On a même entendu parler de 50.000 dhs pour prix de concession… Les difficultés n’y manquent pas.
En attendant que ces gruyères disparaissent de nos villes une fois pour toutes, Douar El Gueraa continuera de témoigner de la double identité de la Capitale: Rabat la ville, et Rabat le bidonville.
Kaoutar Dgherni
Libellés : Social et Habitat, Vie de la cité














