Les petites activités commerciales des étudiantes font recette dans la cité Souissi II.
Elles sont encore étudiantes, ne dépassent pas la vingtaine, mais sont entrées de plein-pied dans le monde du travail. Précarité et éloignement du domicile obligent, elles ont fait de leurs étroites chambres au cœur de la cité universitaire Souissi II, située à Madinat Al Irfane à Rabat, des locaux où elles s'adonnent en véritables professionnelles à leurs petits "commerces": Coiffure, manucure, photocopie, vente de télécartes, de produits cosmétiques de marque, de CD et de DVD, impression numérique et même vente de sous-vêtements et de foulards… Pour ces étudiantes, les astuces ne manquent pas pour arrondir leurs fins de mois, financer leurs études à la "fac" et pourvoir à leurs petits besoins personnels, étant donné la démission totale ou partielle de leurs familles.
De ces petits boulots improvisés, elles tirent des choux gras. Le concept est simple mais d'une grande lucidité : offrir aux résidentes de la cité des services primordiaux dont elles ont besoin au quotidien, sans qu'elles aient à faire le déplacement forcé jusqu'au campus universitaire. Si l'on ajoute les prix compétitifs auxquels ces services sont proposés, on comprendra mieux pourquoi ces commerces font recette, jusqu'à retirer le tapis sous les pieds des fameux marchands du campus.
Côté loi, les activités commerciales à l'intérieur des chambres sont officiellement interdites, comme nous l'affirme Allal Rmich, directeur de la cité universitaire Souissi II. " La loi interne interdit formellement ces activités commerciales clandestines, mais elles persistent parce que cela arrange toutes les parties, les commerçantes et les clientes.
De notre part, on ne peut pas surveiller en permanence les étudiantes à l'intérieur de leurs chambres. D'ailleurs, ce phénomène n'est pas l'apanage de la cité Souissi II. Loin de là, toutes les cités universitaires sont concernées, parce que, je le répète encore, tout le monde trouve son compte dans ces petits boulots", indique-t-il.
Dans chaque immeuble, les coiffeuses, les manucuristes, les pédicuristes et les marchandes de toutes sortes ouvrent leurs "chambres" à la clientèle. Les commerçantes en herbe disposent, grosso modo des qualités requises pour faire marcher rondement leurs affaires : un savoir-faire cultivé par la pratique, un matériel rudimentaire, mais qui "fait l'affaire" et, le plus important de tout, un large "réseau social" composé essentiellement de collègues d'études et de connaissances dans la cité.
En effet, c'est ce dernier atout qui fait la valeur de la commerçante et qui décide de la rentabilité ou non de son petit boulot. C'est, en quelque sorte, une plus value qui démarque chaque commerçante de ses semblables qui proposent le même service.
Pour élargir la sphère de leurs clientes, les commerçantes de la cité recourent à une forme primitive de publicité: à l'entrée de chaque pavillon, des petits bouts de papier sont collés sur les murs en guise d'annonces, sur lesquelles sont inscrits le type du service proposé, le numéro de la chambre/local et parfois même la barre des prix.
Sanae, une étudiante en économie de 23 ans a érigé sa petite chambre à trois en un salon de coiffure. "Dès le départ, j'ai fait un arrangement avec mes deux colocataires, selon lequel les besoins de mon petit boulot n'empièteront pas sur leur quiétude. D'ailleurs, je ne reçois personne pendant la période des examens, parce que pour moi comme pour mes colocataires, ce sont les études qui prévalent", témoigne-t-elle.Son gain hebdomadaire, elle l'estime à près de 50 dirhams, sachant qu'elle a fixé le prix moyen à 15 dirhams.
"C'est une somme dérisoire, mais qui est largement suffisante pour mon cas, étant donné que mes besoins élémentaires sont couverts par mes parents. Je réserve donc mon petit gain à d'autres dépenses superflues, genre maquillage, habits, sorties, restauration… De toutes les manières, je ne compte pas faire à l'avenir de la coiffure mon gagne-pain. Une fois mon diplôme en poche, je chercherai une autre profession plus rentable et plus valorisante", conclut-elle.
En effet, parmi tous les métiers en vogue dans la cité universitaire, celui de coiffeuse est le plus demandé. Et pour cause, le plus proche salon de coiffure et d'esthétique se situe dans le quartier Al Qamra, situé à deux kilomètres de la cité. C'est donc la proximité qui séduit le plus les clientes des coiffeuses de la cité partant pour des soirées extra-muros ou voulant tout simplement se faire belles.
Cet atout (très précieux pour les habitantes de la cité) sert parfois de justificatif à certains dépassements au niveau des prix. Pour le métier de coiffeuse précisément, le rapport qualité/prix est loin d'être bon. Les plaintes fusent de toute part concernant le non sérieux et l'incompétence de ces coiffeuses amateurs dans leur grande majorité. De manière générale, les prix proposés dans le cadre des petits commerces de la cité sont hautement compétitifs par rapport à ceux pratiqués dans le campus, réputé pour sa cherté.
Mais en même temps, ils sont supérieurs aux tarifs en vigueur en dehors de Madinat Al Irfane. De quoi flairer une recherche de lucre mettant à profit l'état de besoin des résidentes de la cité. C'est un microcosme du monde réel du travail. La cité est assimilée à une ville en miniature et les commerces qui y sont pratiqués ont su s'y adapter. Ce sont des commerces faits "à juste mesure", pratiqués et conçus pour les besoins spécifiques d'une population limitée et bien ciblée.
Bref, une parodie du monde réel du travail, mais dont les gains suffisent largement pour subvenir aux besoins d'une grande frange d'étudiantes qui vivent dépaysées loin de leurs villes natales.
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Activités clandestines ?
Toutes sortes de métiers prospèrent au sein de la cité, censée être uniquement un lieu de résidence des étudiantes venant de villes lointaines du périmètre Rabat-Salé. Certains se plaisent à qualifier ces activités de «clandestines», vu que leurs pratiquantes font une entorse à la loi interne de la cité qui veut que les chambres soient utilisées exclusivement pour l'habitat. Mais, dans le cas présent, on ne peut pas parler d'activités clandestines du moment où les petits commerces en question sont exercés sous les yeux de l'administration de la cité. On peut dire que chacun y trouve son compte : les clientes qui se réjouissent de la proximité de ces services de chez elles et des prix largement abordables et les commerçantes qui en tirent des bénéfices inattendus leur permettant de relever le niveau de leur vie.
Repères
Outils
Les commerçantes en herbe travaillent avec les outils de bord, ce qui se répercute parfois sur la qualité des services offerts. Elles développent avec le temps un savoir-faire et une expérience qui fidélisent leur clientèle.
Prix
Les tarifs proposés sont, en général, abordables, en comparaison surtout avec les prix pratiqués au campus. Souvent, ce sont le prix et la proximité qui attirent les clientes.