
Une mémoire oubliée
«Mes ouvrages sont une modeste contribution à l'œuvre de conservation et de rayonnement»-Interview • Robert Chastel Auteur d'«Une histoire d'eau Rabat-Salé et l'Oued Bouregreg»
LE MATIN : Plus qu'un livre d'histoire, votre ouvrage est un recueil de plus de 600 superbes photos dont beaucoup sont inédites. Au total quelque 450 pages de plaisir de l'œil et de l'esprit. Vous avez dû certainement voyager beaucoup pour obtenir ces photos, rencontré des gens, lire des livres d'histoire du Maroc et d'ailleurs. Combien de temps vous a-t-il fallu pour la réalisation ?
ROBERT CHASTEL : Pour réaliser cet ouvrage, nous avons scanné un millier de documents pour finalement n'en retenir que 625. J'ai mis 25 ans à reconstituer un puzzle historique sur 28 siècles. Les tableaux orientalistes ont été vendus aux enchères de Drouot à Paris, de même que les objets d'art islamiques vendus à Paris. Ils étaient inconnus au Maroc. Pour les cartes postales, les photos, j'ai dû écumer les salles de ventes de Paris, Nice, Cannes, Marseille pour les obtenir. C'est un investissement passionnel de plusieurs milliers d'euros. C'est à ce prix que cet ouvrage original a été réalisé. L'illustration de la marine des XVIe et XVIIe siècles a été difficile à obtenir, elle ne figurait jusqu'ici dans aucun ouvrage sur le Maroc. Il y a eu toujours un côté passionnel pour moi entre l'image et l'histoire. J'ai fait parler mes gravures, mes cartes postales et mes photos, en somme je suis allé de l'image au texte, une vocation d'archéologue que je traîne depuis l'enfance à Arles où j'assistais à des fouilles gallo-romaines.
Rabat, Salé une histoire d'eau. Pourquoi ce titre ?
L'eau est liée à l'histoire des villes des deux rives. Un comptoir phénicien s'établit vers l'an 800 avant Jesus-Christ à 5 km de l'embouchure du Bouregreg. Il est probable que le suffète Hanon, dans son périple pour reconnaître le pays au-delà des Colonnes d'Hercule, fit escale avec sa flotte de 60 vaisseaux sur les berges du Bouregreg. Ce site s'appelait Sala. Au cours des guerres puniques, Rome supplanta Carthage (164-146 av. J.-C.), et la Bérberie devint romaine et fut occupée durant quatre siècles. Sala devint alors Sala Colonia et l'oued s'appelait alors la rivière salée, la Sala Fluvium. Grâce à l'océan, la pénétration fluviale fut possible, ainsi naquit Sala qui devait rayonner dans le monde antique de la Maurétanie tingitane, au même titre que Tanger, Volubilis, Lixus, Banassa, Mogador.
L'influence romaine disparut définitivement lors de l'invasion arabe en 670, menée par Oqba Ibn Nafi et poursuivie par Mussa Ibn Nouçaïr qui envahit l'Espagne en 671. Au XIe siècle qui marque la décadence de Chellah, Salé avait déjà pris une grande importance. Elle devint une dépendance des sultans almoravides de Marrakech et au début du XIIe siècle, elle passa sous la tutelle de la dynastie almohade. La Tamasna, vaste plaine côtière allant du Bouregreg (Salé) à l'Oum Errabi'a (Azemmour), proféra très tôt un Islam berbère purement marocain. En 1147, Salé la ville berbère se révolta à l'appel des tribus Berghouata et fut rapidement reconquise par le chef almohade Abou Hafs. En 1149, le sultan Abdelmoumen s'établit à Salé pour surveiller la construction de la ville d'El Mehdia, le futur Rabat. En 1150, Abdelmoumen fit construire à l'emplacement de l'actuelle Kasbah des Oudayas, une forteresse abritant un palais, une mosquée et des bâtiments pour les troupes. De là, il put mâter les Berghoutas hérétiques et envoyer des expéditions maritimes sur El Andalous. Encore une histoire d'eau, les Almohades commencèrent aussi l'arsenal de Salé que terminèrent les Mérinides. Sous le règne de Yacoub Al Mansour, El Mehdia devint Ribat Al Fath, le futur Rabat. Le fleuve ne cesse de prendre de l'importance dans la vie de la cité. Rabat et Salé furent une zone portuaire fructueuse pour le commerce et pour les préparations navales contre l'Espagne. L'histoire d'eau se poursuit sous la dynastie mérinide. Salé supplante Rabat et devient le premier port du pays et s'ouvre sur le commerce méditerranéen, avec l'Italie, la France, l'Espagne….L'eau est liée à l'histoire des deux cités.
Sous les Saâdiens, les Andalous expulsés d'Espagne, se sont installés à la Kasbah des almohades qui devint la kasbah de Salé. Ce fut la résurrection de Ribat Al Fath qui devint Sala El Jadida en opposition à Sala El Balia sur la rive droite, et qui s'illustre par ses corsaires jusqu'à la fin du règne de Mohammed Ben Abdallah (1757-1790).
Encore une histoire d'eau qui renaîtra avec Lyautey qui fera de Rabat, en 1912, un port fluvial pour des bateaux de 100 m de longueur.
Vous avez déjà publié d'autres beaux livres sur le Maroc notamment sur Casablanca : Histoire de Casablanca des origines à 1952 et Archives photographiques, Casablanca 1900-1912. Qu'est-ce qui vous intéresse le plus à travers ces publications ?
Le Maroc moderne depuis 1912, se lit comme un livre d'art à ciel ouvert. Les remparts des anciennes médinas, ses borjs, les kasbahs, les vieilles portes se font appréciés les uns par rapport aux autres. «Le vieux Maroc» doit être conservé, préservé, jamais négligé. L'avenir touristique du Maroc se joue moins par l'attrait de ses plages que par son rayonnement culturel, celui de son patrimoine historique almohade, mérinide, andalou, alaouite. Les monuments mérinides de Chellah et de Salé s'effritent sous l'effet des intempéries. Mes ouvrages sont une modeste contribution à l'œuvre de conservation et de rayonnement.
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L'homme et le fleuve
Docteur en médecine exerçant à Rabat depuis 1966, Robert Chastel est passionné d'histoire et de photographies anciennes. « Je voulais devenir archéologue dans ma jeunesse, je suis devenu médecin, mais ma passion pour l'archéologie et l'histoire est restée intacte » dira-t-il. Très vite, il s'éprend de l'histoire du Maroc. On lui doit plusieurs ouvrages dont «Rabat-Salé vingt siècles de l'Oued Bouregreg » paru en 1993 ; « Témoignages et chuchotement, histoire de Casablanca des origines à 1952 » (2006) et « Archives photographiques Casablanca 1900-1912» (2007). Après avoir évoqué l'état dégradé du Bouregreg (avant les travaux de dépollution et d'aménagement en cours), il écrit en avant-propos de ce nouvel ouvrage : «Destin tragique d'un témoin que j'ai essayé de comprendre depuis ce jour où, en 1984, un vieux monsieur dont le père avait travaillé au port en 1913, me remit un lot de photographies stupéfiantes. Je comptais 25 bateaux dans l'estuaire et sur le fleuve. Qu'en est-il aujourd'hui ? C'est ce destin du fleuve , du port dans la deuxième moitié du XIXe siècle, depuis le sultan Moulay Hassan 1er jusqu'à aujourd'hui que je voudrais relater. J'ai pour le Bouregreg, après tant d'années passées à l'ausculter, une amitié particulière et cet ouvrage se voudrait un hommage à son histoire meurtrie, à sa mémoire oubliée.
«Une Histoire d'eau Rabat Salé et l'Oued Bouregreg» 450 pages. Ed. Chastel.
Par Abdelaziz Mouride
LE MATIN
Libellés : Aménagement du Bouregreg, Arts et culture