Transport Rabat-Salé : Là où le bât blesse
De grands espoirs sont mis dans le tramway pour enrayer la crise du transport
Dès le lever du jour, ils sont des dizaines de personnes, hommes et femmes, à faire militairement la queue devant le terminus des bus à Hay Essalam à Salé.
Leurs visages encore somnolents reflètent leur immense malaise de devoir se réveiller aussi tôt, tandis que les leurs font la grasse matinée. Depuis déjà un long quart d'heure, ils se tiennent là, immobiles et désemparés, à l'attente de la planche de salut qui n'est autre que le grand taxi qui les transportera à Rabat où ils travaillent. Leur rang kilométrique bouche la voie aux passants qui se sont familiarisés avec ce «spectacle» matinal. Pour les fonctionnaires résidant à Salé, la file d'attente devant les grands taxis est devenue un rituel incontournable. S'ils tiennent à être à leurs bureaux à l'heure, ils doivent se plier au quotidien à un régime presque militaire: se réveiller péniblement à 6h du matin, enfiler rapidement ses habits puis sortir promptement pour prendre sa place parmi la foule des gens pressés qui attendent le transport comme une délivrance.
Le temps est une épée de Damoclès et générateur d'un insoutenable stress pour ces fonctionnaires. « Le temps c'est de l'argent », un adage que seuls eux peuvent en mesurer la teneur, puisque tout retard sur l'horaire fatidique du travail signifie des affrontements avec le patron qui peuvent déboucher sur des décomptes sur leurs salaires. C'est dire combien la question du transport est décisive pour eux.
Rude compétition
A moins d'être motorisé, on est exposé en permanence aux aléas du transport qui n'est pas toujours au rendez-vous. Les horaires des bus sont très variables, alors que les grands taxis ne s'astreignent pas à des horaires fixes. Du coup, il est impossible pour les usagers de prévoir le temps que va durer leur attente. Une longue demi heure s'est écoulée sans qu'aucun grand taxi ne pointe à l'horizon. C'est une véritable épreuve de patience pour les usagers qui commencent déjà à sortir hors de leurs gonds. Des murmures d'indignation s'élèvent parmi la foule qui ne voit pas d'issue à son calvaire. Certains se contentent de jeter, de temps à l'autre, des coups d'oeil désespérés sur leurs montres pour considérer le temps impitoyable qui passe. En face d'eux, trois bus s'alignent sur la route, l'un passe ostentatoirement devant la masse déprimée et ouvre toute grande sa portière dans une invitation muette.
Quelques uns, à bout, cèdent à la tentation et s'empressent de monter, sous les regards indécis des autres qui entretiennent encore une lueur d'espoir de voir venir le taxi tant attendu. «Si on prenait le bus, on serait déjà à Rabat», lance un homme à son compagnon non sans regret. En effet, le bus reste le moyen le plus sûr pour arriver à destination, étant donné ses horaires inchangés. Mais il est aussi le moyen de transport le plus lent. D'habitude, le trajet dure une bonne demi heure ponctuée par des arrêts fréquents. Ce temps double lors des heures de pointe à cause des fréquents embouteillages qui bloquent la circulation pour un laps de temps assez long. C'est peut-être la raison qui explique la ruée sur les grands taxis qui sont beaucoup plus rapides, pourvu qu'ils soient disponibles.
Nadia, une jeune femme fonctionnaire à Rabat observe d'un œil impatient les véhicules qui filent à toute allure. Elle a déjà pris sa place parmi les gens qui attendent les grands taxis mais, aussitôt le bus venu, elle a accourue pour y monter. «Je préfère le bus parce qu'il est toujours disponible, contrairement aux grands taxis dont les horaires sont très irréguliers », indique-t-elle. Mais ce n'est pas le bonheur pour autant. «D'habitude, il me faut une heure et demi pour arriver à mon boulot à Rabat parce que la route est souvent embouteillée, surtout en début de semaine.
Pour ne pas être trop en retard, je dois impérativement me réveiller à 7H du matin », explique-t-elle, et de poursuivre, un léger sourire aux lèvres : «mais c'est encore moins harassant que l'attente infernale des grands taxis. Il arrive souvent que trois ou quatre bus partent sous mes yeux alors qu'aucun grand taxi n'a fait son apparition ». Dans ces temps difficiles, la compétition entre les bus et les grands taxis atteint son apogée.
Chaque jour, ce sont 5.000 autobus et autocars et plus de 13.000 grands taxis à traverser dans les deux sens le pont Moulay Al Hassan qui sépare les deux villes voisines, selon l'Agence pour l'aménagement de la Vallée du Bouregreg. Chaque moyen de transport a ses clients qui le préfèrent pour une raison ou une autre. Ce qui importe pour ces fonctionnaires pressés, c'est surtout d'arriver à temps à leurs destinations, ce qui est rarement le cas, étant donné l'actuelle crise du transport.
Le Tramway : la panacée ?
Aujourd'hui, les usagers de Rabat et Salé mettent de grands espoirs dans le projet du tramway pour les délivrer de cette crise du transport qu'ils vivent au quotidien. Ce tramway qui sera, d'après les responsables, mis en service à partir de 2010, assurera deux lignes qui vont desservir les principales zones de Rabat et Salé. Pour faciliter le trafic entre les deux rives, un autre projet d'envergure a été mis en chantier, celui de l'aménagement de la vallée du Bouregreg, dont la première partie (Bab Al Bahr) a été achevée il y a quelques mois.
Le tramway verra le jour dans un secteur marqué par la rude concurrence entre les bus et les grands taxis. Est-ce qu'il arrivera à se frayer une place dans ce fiasco du transport ? Est-il une menace pour les intérêts des propriétaires des bus et des taxis ?
Saïd, chauffeur de bus, est catégorique là-dessus. «Non, je ne pense pas que le nouveau tramway puisse nous ôter notre part du marché. La clientèle des bus restera la même, que le tramway existe ou non », affirme-t-il avec conviction. La receveuse, assise à ses côtés, s'enthousiasme : «Je suis du même avis. Non seulement le bus est plus rapide que le tramway, mais il est aussi moins cher. Je ne vois pas comment les simples citoyens pouraient dépenser 10 dirhams chaque jour pour voyager au bord du tramway.
Déjà, les 4 dirhams du bus grèvent leurs bourses». Si le prix et la vitesse ne constituent pas forcément les points forts du tramway, celui-ci s'illustre par sa desserte de tous les pôles d'activité à Rabat et Salé, y compris les administrations, les hôpitaux, les universités, les gares… Pour atteindre ces zones éloignées, les usagers se voient souvent obligés de payer deux moyens de transport.
Ce qui veut dire que, pour les trajets de longue distance, le tramway serait une option plus judicieuse que les bus et les taxis. A en voir les réactions des transporteurs à Rabat et Salé, la coexistence entre tramway, bus et grands taxis s'avère difficile. Les sociétés de transport urbain et les patrons des grands taxis qui forment le réseau du transport des deux villes ont du mal à accepter qu'un nouveau concurrent fasse pénétration dans ce secteur dont ils ont longtemps détenu le monopole. Ceci dit, le tramway n'est pas venu pour destituer les autres moyens de transport. Loin de là, il est censé être un relais pour les usagers de la route et représenter une plus value pour un secteur de plus en plus anarchique.
Selon l'Agence pour l'aménagement de la vallée du Bouregreg, les réticences des responsables du transport dans les deux villes vis-à-vis du tramway n'ont pas lieu d'être. «Le tramway doit assurer une complémentarité entre les réseaux des bus et des taxis», apprend-on auprès de cet organisme. Suspicion et hostilité de la part des chauffeurs qui le redoutent, espoir et impatience de la part des usagers qui y voient une panacée pour leurs maux, le projet du tramway avance à pas sûrs et fait beaucoup de tapage autour de lui. Lorsqu'il sera opérationnel, le nouveau tramway changera la face du transport urbain à Rabat et à Salé et présentera une alternative, plus ou moins satisfaisante, à la population qui dispose, jusqu'à présent, de peu de choix pour passer à l'autre rive du Bouregreg. Comment le tramway sera-t-il accueilli par les usagers ? Réussira-t-il à mettre fin à leur galère quotidienne? Saura-t-il facilement s'ajouter aux bus et aux grands taxis ? On ne pourra rien affirmer avant l'été 2010, date d'échéance du projet. D'ici là, «patience, les travaux avancent !».
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Le tramway: fiche technique
Date du lancement : février 2007.
Budget : 3.110 millions de dirhams, dont 1.035 MDH pour le matériel roulant, 846 MDH pour l'équipement et 664 MDH pour l'infrastructure.
Propriétaires du projet : l'Agence pour l'aménagement de la vallée du Bouregreg et la société française Alstom transport.
Sociétés chargées des travaux: GTR et Colas.
Nombre des lignes : 2 lignes, la première dessert la zone qui s'étend de Tabriquet à Salé à la Cité Universitaire de Rabat, la deuxième relie les quartiers de l'Océan et Yacoub Al Mansour à Rabat au quartier Bettana à Salé.
Nombre et capacité des rames: 23 rames de 60 mètres d'une capacité de 580 personnes chacune.
Itinéraire : 19 km et 31 stations en passant par le pont Moulay Al Hassan.
Nombre d'utilisateurs potentiels : 172.000 usagers par jour.
Echéance : Eté 2010.
Par Meriem Rkiouak | LE MATIN
Libellés : Aménagement du Bouregreg, Vie de la cité


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