Drame de Mawazine : la faute ou la fatalité ?
Le dramatique baisser de rideau sur le festival de Mawazine a, bien entendu, immédiatement déclenché un débat. La question est : qui est responsable des 11 morts et dizaines de blessés ?
C’était trop beau… Le festival « Mawazine rythmes du monde », c’était une semaine de fête pour tous les mélomanes quels que soient leurs goûts musicaux, leur âge, ou leurs moyens financiers. Même ceux qui n’habitent pas Rabat et les villes qui en sont proches ont pu vibrer au rythme de ce festival à travers des retransmissions radiophoniques ou télévisées, partielles ou intégrales, en direct ou en différé… De quasiment tous les spectacles ! C’était aussi les méga-stars –celles qu’on aurait pu ne jamais voir se produire au Maroc, comme Stevie Wonder ou Kylie Minogue- qui, non seulement étaient sur les scènes marocaines, mais y étaient plus accessibles que n’importe où au monde.
Les télévisions satellitaires relayaient l’évènement en boucle. Que les idoles et leurs prestations soient arabes, occidentales, ou strictement nationales, cette semaine de joie populaire faisait plaisir à voir. Et c’est la dernière nuit (samedi 23 mai), au dernier spectacle, à la dernière minute (minuit et quart), quand les spectateurs allaient quitter la scène de Hay Nahda où se produisait le chanteur populaire Stati, qu’une bousculade s’est produite sur ce site, transformant la fête en cauchemar : 11 morts et des dizaines de blessés. La plupart des victimes –dix adultes et un enfant- étant mortes asphyxiées. Les autres scènes, elles, se vidaient sans problèmes, celle du Souissi, où avait lieu la clôture officielle, après le spectacle de Stevie Wonder, retenant même encore un peu la foule qui, le nez au ciel, voulait admirer le feu d’artifice jusqu’au bout.
Ceux qui n’étaient pas sur les lieux du tragique accident ne voulaient même pas y croire, jusqu’à ce que l’agence MAP eût donné l’information. Quelques jours auparavant, en effet, la rumeur avait couru que trois personnes étaient mortes asphyxiées dans un autobus transportant les fans de Kadem Saher. Une certaine presse s’en était fait l’écho. Pure « intox » que le ministère de l’Intérieur avait vigoureusement démentie dans un communiqué officiel (c’est dire combien la question était sensible !).
Comment s’est produit le drame ?
Le wali de Rabat, les autorités locales et les représentants de l’Association Maroc Cultures (organisatrice du festival) ont donné une conférence de presse conjointe dès le lendemain, dimanche, en début d’après midi pour livrer les résultats de la toute première enquête menée sur les lieux. « L'accident survenu suite à la bousculade (…) n'est pas dû à une défaillance au niveau de l'organisation ou de la sécurité », a d’abord tenu à annoncer le Wali de Rabat, avant de préciser : «le drame s'est produit lorsqu'un groupe de spectateurs, voulant gagner du temps à la sortie du stade à l'issue du concert, a emprunté un passage étroit non autorisé au public… ». Et d’insister : « que ce soit le long de la semaine ou lors des éditions précédentes du Festival Mawazine, à aucun moment nous n'avons connu de problèmes ou d'incidents dus à une question de sécurité ou d'organisation ».
Les critiques ont cependant mis un bémol à cette dernière affirmation, rappelant qu’il y a quand même eu quelques petits problèmes et même quelques dégâts matériels, cette année.
Les organisateurs expliquent encore que le stade de Hay Nahda, d'une superficie de 55.000 m2, était partagé en sept zones et que le site avait abrité tout au long de la semaine des spectacles à forte affluence. Côté sécurité, pas moins de 500 agents des CMI (Compagnies mobiles d'intervention), 5 unités de Forces auxiliaires, 300 agents de police et 60 agents de protection civile avaient été mobilisés. Les organisateurs ont dit avoir fait mieux que ce qu’impose la norme internationale pour ce genre d’événement, mais les critiques jugent que ce n’est toujours pas assez...
Ceci étant, dans l’ensemble, la 8ème édition du Festival Mawazine a pu compter quelque 2 millions de spectateurs qui ont suivi les concerts sur les différents sites où ont été dressées les scènes.
Un succès donc, malgré tout… Jusqu’à ce que se produise le drame qui a été accueilli avec un sentiment de grande injustice.
Grande injustice pour les 11 morts qui ont payé le prix fort, celui de leur vie… Pour les blessés graves aussi : les six qui ont subi une intervention chirurgicale et les deux qui, à l’heure où étaient écrites ces lignes, étaient encore sous assistance respiratoire.
Grande injustice pour ceux qui ont déployé tant d’efforts, tout au long de la semaine, avec l’obsession d’éviter, précisément, ce genre de tragédie.
Et grande injustice pour les initiateurs du festival (avec, à leur tête, tout le monde le sait, le Roi) qui voulaient offrir au pays cette plateforme des rythmes du monde et la voulaient populaire, ouverte à tous les publics et certainement pas source de malheur.
Qui est alors responsable de ce gâchis ? La question était naturellement inévitable.
Les regards se sont aussitôt tournés vers les responsables de l’organisation et de la sécurité.
Quelques avis, de très mauvaise foi, ont fusé… Comme de prétendre que tous les agents de sécurité étaient du côté du site sur lequel se produisait Stevie Wonder parce que les Princesses y étaient. Des avis, du reste, contredits par les commentaires et témoignages de la chaîne Al Jazeera qui, bien qu’ils soient de toute aussi mauvaise foi (cette chaîne ayant des comptes à régler avec le Maroc, depuis que son bureau de Rabat a été fermé), rapportaient que les agents d’intervention rapide cognaient sur ceux qui se bousculaient à la sortie de la scène où s’est produit le drame (les agents de sécurité étaient là et ils cognaient ou ils étaient tous du côté de la scène de Stevie Wonder ?).
Les visites sur le terrain de journalistes sérieux, les témoignages des proches des victimes et les compléments d’information donnés lors de la conférence de presse ont montré qu’il n’y avait pas eu faute des organisateurs. Ce qui était tout au plus reproché à ces derniers, c’est de ne pas ouvert toutes les issues de sortie, puisqu’il y en avait plusieurs.
Les commentateurs ont alors posé la question du bienfondé même du festival. « Ne manquait-il au Maroc que la musique ? Avait-on réglé tous nos problèmes pour nous consacrer aux loisirs ? », etc, etc… Un raisonnement qui, non seulement jette le bébé avec l’eau du bain, mais qui, s’il était appliqué, empêcherait le pays d’entreprendre quoi que ce soit. Alors que le fait d’entreprendre sur le plan culturel, n’empêche pas d’entreprendre également sur le plan économique, social… Il n’est que de voir les nombreux chantiers ouverts actuellement au Maroc… Le festival de Tanger empêche-t-il, par exemple, de construire l’immense complexe du port Tanger-Med? Mawazine empêche-t-il Rabat de creuser ses artères pour poser les rails du tramway Rabat-Salé ? N’est ce pas le même raisonnement qui avait été mis en avant lorsqu’avait été annoncé le projet d’un TGV (Train à grande vitesse) reliant Tanger à Casablanca…?
S’il n’y a pas faute, qui inculper pour ces 11 morts et 8 blessés graves ? Serait-ce juste la fatalité ?
D’autres participants au débat (particulièrement sur internet. Voir ci-contre quelques interventions recueillies sur notre site www.lereporter.ma) estiment que le coupable n’est ni l’incompétence des organisateurs, ni la fatalité, mais bel et bien le manque de discipline des Marocains. Ce sont ceux qui n’ont pas respecté les consignes de sortie, ceux qui –tout à coup pressés- ont provoqué la bousculade, ceux qui ont emprunté des voies non prévues pour évacuer la foule qui sont responsables de la tragédie.
Une chose est sûre, le Marocain ne sait pas attendre son tour ou « faire la queue ». Impatience, manque de civisme, ou habitude nationale… Le fait est que lorsqu’un Français entre dans une épicerie, en France, il se met systématiquement derrière le dernier de la file. Tandis que le Marocain, au Maroc, même s’il trouve dix personnes avant lui dans l’épicerie, ne s’empêche pas d’interpeller l’épicier avec l’habituel « Serbini daria ! » (sers moi vite). Le fait est aussi que, même sur une autoroute, lorsque le conducteur marocain se voit coincé derrière des voitures qui roulent normalement, il essaie d’intimider tous ceux qui sont devant lui avec des appels de code-phare pour pouvoir les doubler en priorité et s’il y en a qui n’obtempèrent pas, il les doublera quand même, à droite, quitte à se mettre en danger en allant sur le bas côté.
Les organisateurs de Mawazine ont dit qu’ils tireraient les leçons de ce drame pour l’édition de l’année prochaine. Ils songent peut être à supprimer tous les grillages et barrières et laisser la foule se déverser dans tous les sens comme une grosse tâche d’huile ? Ce serait la seule solution, parce qu’il est peu probable qu’un drame et douze mois plus tard, le Marocain change de nature. La preuve : malgré toutes les mesures prises pour bien accueillir les spectateurs du stade de foot de Casablanca et la présence impressionnante des forces de l’ordre pour dissuader les hooligans, rien n’y fait. Bousculade et casse sont toujours au rendez vous… Et cela dure depuis des années !
Tout le monde a prié pour la paix de l’âme des victimes de Hay Nahda et souhaité prompt rétablissement aux blessés. Leurs frais à tous (inhumation et soins) ont été pris en charge par le Roi.
Il reste à espérer que ce que l’on voit à la télévision et lit dans la presse, sur la détresse des proches des victimes et les épreuves que traversent les blessés (tous les téléspectateurs ont vu le petit enfant couvert de bandages, gisant sur le lit d’hôpital), servira à quelque chose… Et pas seulement à améliorer les conditions de sécurité de la prochaine édition du festival.
Bahia Amrani
Libellés : Arts et culture, Vie de la cité


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