Le tramway de Rabat ne fait pas que des heureux
Les riverains demandent des dédommagements
La construction du tramway avance certes sans encombre, mais au grand dam de certains riverains.
Depuis le coup d'envoi officiel des travaux d'aménagement de la vallée du Bouregreg, le 7 janvier 2006, les opérations se poursuivent entre les deux rives de Rabat-Salé, non sans quelques "dommages collatéraux". La portée socio-économique des travaux pharaoniques de la vallée du Bouregreg est indéniable mais les paramètres humains sont parfois négligés au profit de la réalisation des travaux censés décongestionner la capitale et sa périphérie, devenues un véritable goulot d'étranglement. Le trafic entre les deux rives du Bouregreg, pour rappel, atteignait un flux de près de 420.000 personnes par jour. Il devenait donc urgent de fluidifier la circulation et de répondre aux usagers, lassés par les embouteillages permanents sur plusieurs axes des deux cités jumelles. La construction du tramway, en particulier, offrait une réponse appropriée à cette problématique du transport collectif d'autant que "le projet ne souffre d'aucun retard" selon les propos de Lamghari Essakel, directeur général de l'Agence pour l'aménagement de la vallée de Bouregreg, lors de son Conseil d'administration.
Toutefois, les travaux entamés à Rabat depuis maintenant deux ans, ne vont pas sans créer un certain nombre de désagréments à la fois sur le réseau routier mais aussi et surtout au sein de la population et pour le petit commerce avoisinant. «Je n'ai rien contre le tramway, bien au contraire, lance un automobiliste. Mais pour l'heure, les principales victimes, c'est nous ! Tous les matins, pour me rendre à mon travail, je prends l'avenue Chellah, je passe en moyenne une heure là où je ne passais qu'à peine 20 minutes». En effet, la double voie existante autrefois a laissé place à un simple couloir qui a eu pour effet de saturer toute la zone. Même calvaire pour les chauffeurs de taxis. "J'évite certains axes totalement engorgés comme Yacoub El Mansour, Hay El Fath ou la rue Mansour Eddahbi. Ne parlons pas des voies complètement fermées qui vous contraignent à faire des détours, comme le boulevard Hassan II ou celui des Alaouites, s'écrie excédé, Omar, depuis 10 ans dans le métier.
Personnellement, j'accuse une perte sèche de 50%. En une demi-journée, je gagnais jusqu'à 120 DH. Depuis le démarrage des travaux, j'arrive péniblement à 40, 50 DH». Dans cette affaire, personne ne semble trouver son compte. Les usagers se plaignent également de cette situation anarchique où la raréfaction des petits taxis bleus les contraint à sillonner la ville à pied pour se rendre à leur destination. Le tramway devant, en effet, relier Rabat et Salé et desservir les principaux pôles d'activité comme les centres administratifs, les universités, les hôpitaux et les gares sur une longueur de 20 km, les travaux coupent naturellement les deux centres urbains de part en part, créant une cacophonie urbaine, quand ce n'est pas des difficultés socio-économiques. Si nombre de gérants de commerces riverains des axes de passage du tramway déplorent, pour la plupart, une perte de 30% de leurs chiffres d'affaires, beaucoup sont aujourd'hui carrément à l'agonie. A lui seul, l'exemple d'une station-service révèle toute la problématique soulevée par le passage du tramway.
Située sur l'axe central du projet d'aménagement, en plein boulevard des Alaouites, la station a été littéralement désertée par les automobilistes. «Il y a un an et demi, avant les travaux, notre affaire était florissante. La plupart de nos clients venaient de Salé directement chez nous pour faire le plein. La route étant désormais fermée, ils vont ailleurs», déplore Saïd, gérant de la station. Autre problème de taille, celui des camions d'une capacité de 33.000 litres qui ne peuvent accéder à la station pour l'approvisionner. Résultat, celle-ci est toujours en rupture de carburant. Du coup les collectivités locales et les clients particuliers avec lesquels travaille régulièrement Saïd, l'abandonnent peu à peu faute d'être également approvisionnés. «J'ai contacté l'Agence d'aménagement du Bouregreg pour la sensibiliser à mon problème et solliciter des dédommagements au moins à hauteur de 50% des pertes que j'ai subies. On m'a demandé de patienter mais jusqu'à quand ? D'ici la fin du mois, déclare Saïd, avec émotion, je vais devoir mettre la clé sous le paillasson».
Même son de cloche du côté de la rue Er-Ryad où un ensemble de commerces, pharmacies, restaurants, cordonniers, sociétés d'assurance sont paralysés, faute de clients. «Ici, c'est la Bérézina ! s'insurge Mohamed, restaurateur depuis 9 ans, dans le quartier. Les travaux ont totalement condamné la rue. Comment voulez-vous que les clients s'aventurent jusqu'à nous, a fortiori en pleine nuit. Je ne vous parle pas de nos fournisseurs qui ne peuvent accéder au restaurant. Même si l'Agence a fait installer une desserte, j'ai perdu 60% de mon chiffre d'affaires et ça va en s'aggravant». «On ne demande pas à être assistés, ajoute Amina, restauratrice, mais simplement à être exonérés officiellement d'un certain nombre de charges, le temps des travaux, pour pouvoir continuer à survivre ».Situation identique pour la pharmacie et la société d'assurances situées dans la même rue. Excédés par le silence des responsables face à leurs doléances, les petits commerçants de la rue se sont constitués en collectif.
«Depuis juillet 2008, nous avons eu droit à des réponses dilatoires puis, on a fini par nous dire qu'aucun budget n'avait été prévu dans notre cas», explique Taïeb. «Les barcassiers, renchérit Amina, ont reçu une indemnité de 3.000 DH, du fait de leur cessation temporaire d'activité. Nous, on doit continuer à payer nos charges et nos employés alors que nos recettes ne nous le permettent plus. Aucune solution de rechange ne nous est proposée. Nous sommes acculés à nous endetter et, à terme, à mettre la clé sous la porte». Si en effet, le ministre Abbas El Fassi, mardi 6 janvier, lors de sa présidence du Conseil d'administration de l'Agence pour l'aménagement de la vallée du Bouregreg, a insisté sur la prévalence de l'intérêt général sur le droit de propriété individuel, il a également souligné la nécessité de faire en sorte que les personnes lésées par le passage du tramway soient équitablement indemnisées, de manière à préserver les droits de toutes les parties.
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«On ne réalise pas de grands projets sans changements structurels»
Interview • omar benslimane Mise en service des matériels roulants à l'échéance de fin 2010
Où en est le projet du tramway ? Les délais fixés initialement sont-ils respectés ?
Les travaux de construction des plateformes et la pose des rails avancent conformément au plan initial, et on peut affirmer, dès à présent, qu'il n'y a pas de problème quant à la mise en service des matériels roulants à l'échéance de fin 2010.
Le tracé du tramway a-t-il connu des modifications? Pour ce faire, avez-vous dû procéder à des délogements d'habitation ou de commerces ?
Il n'y a pas eu de changement du tracé initialement arrêté car les études préliminaires ont été menées dans des conditions optimales. Bien entendu, le passage des lignes du tramway devant les résidences et les commerces nécessite quelques aménagements aux abords de certaines rues et artères, à commencer par la gêne occasionnée du fait de la déviation des réseaux (électricité, eau et télécommunication). Mais il n'y a pas eu de délogement dans le sens précis du terme, puisque la réalisation de la ligne tramway suit le linéaire de la route existante. Néanmoins, nous sommes dans l'obligation parfois de redessiner un itinéraire ou de disposer d'un terrain comme cela a été le cas pour le Centre de maintenance du tramway prévu au cœur de la ville de Salé et qui a été profitable à la ville en matière de gain de temps. Le choix s'est porté sur une grande place, mais demeure le problème de quelques baraquements que nous sommes en train de régler puisque l'Agence a pour credo de régler les litiges prioritairement par la procédure à l'amiable.
Avez-vous reçu des plaintes de riverains ?
La construction d'un tramway n'est pas une mince affaire, c'est un projet d'envergure. Cela se traduit sur le terrain par des déviations, des transplantations d'arbres ou d'élargissement de la chaussée, en fonction des besoins. Certains cas spécifiques, comme la fermeture d'une station-service, peuvent survenir, mais ce qu'on oublie dans ce cas, c'est que ladite station est déjà enclavée entre les résidences et souffre de la situation d'expansion urbanistique. A terme, ce genre de stations est généralement appelé à changer d'emplacement. Cela est déjà arrivé dans d'autres zones de la ville. En tout état de cause, les pourparlers sont en cours avec les principaux concernés que ce soit pour la station ou pour d'autres commerçants, car il ne s'agit pas d'une expropriation. Tout au plus, il s'agira de trouver une formule qui compense le manque à gagner. De plus, pour ne pas léser certains commerces ou certains riverains, l'Agence aménage constamment des dessertes pour les piétons ainsi que des passages pour les voitures. Il ne s'agit nullement de nier le fait que ce type d'aménagement global entraîne dans certains cas des nuisances, des perturbations des flux de circulation etc., mais cela reste très limité et surtout temporaire. Il faut savoir qu'on ne réalise pas de projets grandioses sans apporter des changements, parfois structurels.
Par Samira EZZEL | LE MATIN
Libellés : Aménagement du Bouregreg, Vie de la cité


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