Opportunités d’affaires pour les uns, sacrifices et privations pour les autres
Un monsieur d’âge moyen est venu m’acheter des habits pour enfants. Il avait deux fils et voulait quatre chemises de couleur bleu ciel et deux pantalons bleu marine, l’habit scolaire unifié. Quand je lui ai annoncé le prix, il s’est mis à me prier de lui faire une remise de manière insistante. Il jurait ne pas pouvoir tout payer et devoir sacrifier un article en privant l’un de ses enfants. J’étais gêné.
Il m’a expliqué qu’il avait commis une erreur en achetant des chemises blanches à ses fils en été, pour pouvoir bénéficier de meilleurs prix que pendant la rentrée scolaire. Les années précédentes, la couleur de la chemise « scolaire » était blanche. Seulement, les responsables de l’établissement scolaire ont changé d’avis, la nouvelle couleur « réglementaire » de la chemise est le bleu ciel.
Voici l’argument avancé : Le blanc étant une couleur facile à salir, nombres d’élèves ne portent la chemise de couleur réglementaire qu’un jour sur deux, l’autre jour étant pour la laver et la sécher. Le bleu ciel serait plus résistant à la saleté. Les enfants pourront peut-être porter leurs chemises bleu ciel deux jours sur trois, ou trois jours sur quatre, pas toute la semaine de toute manière. A ce compte là, dans quelques années, ils passeront au noir ». Et combien a payé ce client ?
« Je lui ai vendu ces habits au prix coûtant. Je n’ai pas fait de bénéfice avec lui. Peut-être que vous ne me croirez pas, mais je vais vous dire pourquoi je l’ai fait. J’étais en cours moyen 2ème année et c’était le début de l’année scolaire. Le jour de la rentrée, je m’étais battu à la sortie de l’école. J’avais déposé mon cartable par terre et après la rixe, je ne l’ai plus retrouvé. Je me l’étais fait volé !
En rentrant, mon père m’a donné la raclée de ma vie, d’abord pour savoir où été passé le cartable et tous les livres, cahiers et autres fournitures qu’il venait juste de m’acheter, ensuite, quand il a appris ce qui s’était passé, il en a conclu que je ne voulais pas étudier ou que je n’étais pas fait pour les études. Comme il était commerçant, il m’a pris avec lui et fait mon apprentissage. C’est comme ça que je me retrouve là aujourd’hui ».
Hassan, 32 ans, apprentis vendeur à 12 ans et maintenant commerçant confirmé dans un quartier populaire à Rabat, ne dira pas à quel prix exactement a-t-il vendu ces habits. « Je n’ai pas envie de m’attirer la colère des autres commerçants de la kissaria ».
Les vaches grasses de la rentrée scolaire
De toute manière, la rentrée scolaire est une véritable aubaine pour nombre d’activités commerciales et l’encombrement des librairies en cette période dénote avec le reste de l’année. « C’est notre période de vaches grasses. C’est grâce à la rentrée et aux fournitures scolaires que nous arrivons à tenir le reste de l’année », avoue un libraire dans un quartier de la capitale habité essentiellement par des fonctionnaires.
Dans une vieille librairie qui a pignon sur rue de la Médina de Rabat, parents et élèves se bousculent devant le comptoir, listes des manuels à la main, la maison ne faisant pas dans les fournitures scolaires. Les agents de sécurité peinent à maîtriser la masse bouillonnante. Pour obtenir réponse à nos questions, il faut s’adresser au responsable commercial, dans les bureaux sis à l’arrière boutique. En fait, il s’agissait des magasins où s’effectuaient également les ventes en gros et les clients ne manquaient pas, là non plus. Le responsable commercial de la maison étant débordé, nous fûmes reçu par un employé qui connaissait très bien son affaire.
A combien revient la rentrée scolaire pour un élève en première année de l’enseignement primaire ? « Cela dépend si l’élève est dans l’enseignement public, privé ou à la mission française. En ce qui concerne le secteur public, les manuels reviennent de 70Dhs à 100Dhs.Dans le cas du secteur privé, cela varie de 400Dhs à 600 Dhs ».
A l’autre bout du système d’enseignement, le baccalauréat. Combien devront débourser les parents d’un élève en terminal pour acheter tous les manuels ? « Cela dépend des branches ».
Cette année, le ministère de l’éducation nationale a instauré de nouveaux manuels. Tous les manuels, de toutes les branches, ont changé. Tous les manuels du Baccalauréat lettres modernes sont à 300Dhs, ceux du Baccalauréat sciences mathématiques sont à 450Dhs. Les plus chers sont les manuels demandés aux élèves du secteur d’enseignement privé. Les prix cumulés de tous les livres peuvent aller de 3.000Dhs à 5.000Dhs ! »
Profitant de l’occasion, l’employé libraire insiste sur un fait, il est vrai, peu connu. « Certain manuels du programme de l’enseignement marocain sont imprimés à l’étranger. Les éditeurs sont marocains et les imprimeurs, espagnols ou italiens ».
Des manuels au prix des vacances
Des ouvrages en français imprimés en Espagne ou en Italie ? « Des ouvrages en arabe aussi ! » Il rentre dans le dépôt des livres et en sort avec un la main. « C’est le manuel « Economie et organisation administrative des entreprises » pour la 2éme année du baccalauréat sciences économiques. Il a été imprimé en Espagne ». « Chaque rentrée scolaire est l’occasion de faire de bonnes affaires, souligne un vendeur de vêtements. Il est vrai, toutefois, que les gens achètent surtout les habits scolaires unifiés et les tabliers, les autres vêtements sont beaucoup moins demandés que d’habitude.
Cette année, la coïncidence du mois de Ramadan avec la rentrée scolaire s’est répercutée sur le volume de nos activités depuis un certain temps déjà. Nous avons fait moins de chiffres en juillet et août que la même période les années d’avant ». Assumer les coûts des vacances d’été, pour ceux qui peuvent se les permettre, puis ceux de la rentrée scolaire des enfants et les frais exceptionnels du mois de Ramadan, beaucoup de ménages marocains n’en ont pas les moyens. Il faut alors faire des choix, des sacrifices.
« Ramadan qui coïncide avec la rentrée scolaire, alors que les vacances viennent à peine de se terminer, Kassha chioua. J’ai trois enfants et nous sommes, mon mari et moi, de simples fonctionnaires. Je ne peux pas laisser les enfants sans leurs fournitures scolaires. Je ne contracte pas de crédit, mais je fais des économies en prévision. De toute façon, ce n’est pas suffisant. A la fin, il faut sacrifier quelque chose. Cette année, je n’ai pas pris de vacances, c’est-à-dire que je n’ai pas voyagé. C’est à cause de mes enfants, pour payer leurs frais de rentrée scolaire », indique une femme d’âge mûr, la déception au regard.
Inutile de lui dire que sa privation est toute relative, que d’autres, encore moins bien lotis, font de plus grands sacrifices. Une vieille bâtisse de la Médina de Rabat n’accueille pas moins de dix familles, une dans chacune des dix petites pièces qui la composent. Un patio pas très grand sert d’espace de sociabilité...et, occasionnellement, de scène de rixes entre voisines ! Un simple coup d’œil révèle l’extrême modestie du niveau de vie des habitants.
Ramadan, bach ma âta Allah
« « Je suis femme de ménage, je travaille occasionnellement, et mon mari est couturier. J’ai trois enfants scolarisés. Ayoub a 17 ans, Farah 16 ans et Kawtar 8 ans. D’habitude, les dépenses du mois nous reviennent à 1.000Dhs. Avec la rentrée scolaire, le mois du Ramadan et le loyer, il faudrait compter 2.000Dhs à 2.500Dhs. Nous ne savons plus où donner de la tête.
Ma hiltek elremdan, ma hiltek elmedrasa, ma hiltek ellekra. J’accorde la priorité à la rentrée scolaire, ensuite le loyer et enfin ramadan. Ramadan, bach ma âta allah taïdouz », déclare, résignée, une jeune femme résidente de la ville bâtisse.
Même les ménages de la classe moyenne, s’il en existe véritablement une au Maroc, semblent peiner à supporter le cumul des frais de la rentrée scolaire et des achats du Ramadan, la hausse des prix étant la cerise sur le gâteau. « Nous sommes, moi et mon mari, des enseignants. Sans être aisés, nous arrivons à nous en tirer tant bien que mal », précise une femme voilée.
« J’ai deux enfants, tous les deux scolarisés dans l’enseignement privé. Par chance, j’ai payé tous les frais d’inscription, y compris les prix des manuels, à la fin de la précédente année scolaire. L’inscription du plus jeune a coûté 300Dhs, les manuels 430Dhs, outre les frais mensuels qui remontent à 430Dhs. Le plus âgé a coûté à peu près la même chose.
Pour Ramadan, j’ai une astuce. Comme tous les produits sont chers, je regroupe tous mes achats avec ma mère et ma sœur pour obtenir de bons prix. Nous préparons sfouf et zamita ensemble et nous partageons entre les trois familles. Avant, une famille pouvait se permettre de faire seule chez soi les préparatifs du Ramadan. Actuellement, cela revient trop cher ».
« Ce qui est certain, c’est qu’il y a une hausse très prononcée des prix au cours de cette rentrée. Alhamdoulillah, nous arrivons à rester à flot. Il est tout aussi sûr que le Ramadan de cette année, on ne va pas dépenser autant que les années d’avant. Ce sera le minimum. De toute manière, Ramadan est un mois sacré qui n’est pas destiné à faire des festins le soir », argumente une dame très francisée, fonctionnaire retraitée rencontrée devant une échoppe, dans un marché de Rabat. « Tous les produits ont renchéri. Il y a dix jours, j’ai acheté des dattes à 28Dhs le kilo. Aujourd’hui, elles sont à 34 Dhs » ajoute une autre cliente qui a entendu notre conversation.
Les prix s’emballent... à l’international ! La question est alors posée au vendeur qui trônait au milieu des étalages colorés de dattes, de figues sèches et autres épices aux odeurs agréables. « Oui, c’est vrai que les prix des dattes ont augmenté, mais il faut savoir que c’est un produit importé. Nous vendons des dattes tunisiennes. Quand les dattes algériennes rentraient sur le marché marocain, elles concurrençaient un peu les dattes tunisiennes et tiraient les prix vers le bas. Ce n’est plus le cas ».
Est qu’en est-il du volume des activités à l’approche du Ramadan, qui coïncide cette année avec la rentrée scolaire ? « Avec la rentrée scolaire, les gens se font moins dépensiers pour pouvoir acheter les fournitures scolaires de leurs enfants. De toute manière, tout le monde se sent obligé d’effectuer des achats plus conséquents que d’habitude pour le mois de Ramadan ».
Un commerçant en ustensiles de cuisine, mieux informé, donne une explication « mondialisée » de la montée des prix, du moins en ce qui concerne son domaine d’activités. « Il y a une hausse nette des prix des produits que je vends. Les cours des matières premières ont grimpé à l’échelle internationale, à l’exemple de celui de l’aluminium. Si les activités commerciales étaient beaucoup plus importantes au Maroc, cette hausse se serait fait beaucoup plus ressentir. En Europe, le renchérissement des prix des matières premières est déjà palpable pour les consommateurs ».
Il est vrai que les tendances des cours des matières premières sur les marchés internationaux se sont emballées ces dernières semaines, que ce soit les métaux et autres intrants des industries ou les produits alimentaires. Une baisse de la production de lait est signalée à l’échelle planétaire, les plus gros producteurs et exportateurs mondiaux que sont l’Australie, l’Allemagne et la France, ne pourront pas, cette année, inonder les marchés de leurs surplus. Tout semble indiquer que les prix des aliments vont connaître, les prochains temps et au niveau mondial, des augmentations que les consommateurs marocains auront, dans leur majorité, de la peine à supporter. Les pères de famille marocains en savent déjà quelque chose avec les 10 centimes de hausse du prix du pain. Mais comment feront pour survivre les gens comme Aziz, 45 ans, qui habite la vieille bâtisse aux dix locataires ? . « Je suis chômeur et ma femme également. J’ai deux enfants, le premier a dix ans, le second huit ans. Tous les deux sont scolarisés »
Une pensée pour les plus démunis De quoi et comment vivez-vous ? « N’importe comment. Je passe ma journée à circuler au marché aux puces, achetant et vendant de vieux objets ». Que ferez-vous pour venir à bout des charges cumulées de la rentrée scolaire et du mois de Ramadan ? « Vous avez oublié Aïd Seghir. C’est aussi l’obligation d’acheter de nouveaux habits aux enfants. Enfin, quand les moyens le permettent.
La coïncidence de la rentrée scolaire et du mois de Ramadan est un véritable calvaire. Pour rendre les choses plus difficiles, le cartable qu’avait mon fils l’année dernière est déchiré. Il faut compter dans les 1.000Dhs entre fournitures scolaires et les habits unifiés. Heureusement, mes enfants sont de bons élèves et obtiennent d’excellents résultats. Ils sont parmi les premiers et bénéficient à l’école de quelques facilités pour les manuels scolaires, stylos et cahiers. Il n’y a pas d’aide concernant l’habit scolaire unifié. Il faut un pantalon, une chemise et une veste et autant pour rechanger, sachant que les enfants salissent facilement leurs habits. Un habit scolaire revient à 250Dhs. Deux enfants et deux habits par enfant, faites le compte. Jat chouia kasha ».
Recevez-vous des aides ? « Jusqu’à présent, nous n’avons jamais rien vu ».
Cette situation misérable, qui n’étouffe pourtant pas l’espoir de ceux qui la subissent, nous a rappelé les propos de la dame retraitée précitée, rencontrée dans un marché de la capitale. « Dans tous les cas de figure, nous pouvons nous estimer heureux. Imaginez un peu le sort des pauvres ayant des enfants, ceux qui n’ont même pas de quoi se payer un repas conséquent. Comment feront-ils pour assumer les charges de scolarité de leurs enfants et ceux du mois de Ramadan ? C’est vers eux que vont mes pensées. Allah ikoun fâouanhoum ! »
Asmâa RHLALOU et Ahmed NAJI