Bertolt Brecht, version marocaine au théâtre Mohammed V

«Al Fijta» portée au Théâtre national Mohammed V par des comédiens de talent
La troupe régionale de Rabat-Salé-Zemmour-Zaïërs a ouvert sa saison artistique par la pièce théâtrale «Al Fijta». Une soirée de mariage pas comme les autres malgré un départ tout à fait normal, digne des festivités marocaines.
En effet, c'est dans une ambiance de fête que débute le déroulement de l'histoire, avec une première entrée magistrale des mariés sur scène, suivis de quelques amis qui se sont réunis pour la circonstance.
Aux premiers temps, les choses allaient bon train, mais à mesure que la soirée avance, le comportement, très galant, des invités commencent à se ‘'désaltérer'', mettant en exergue leur vraie personnalité dans une mise en scène qui n'est autre que l'effritement du petit monde bourgeois ‘'grimpé'' sur ses cothurnes branlants. Les masques tombent et les règlements de comptes commencent à s'étaler.
Chaque personnage dévoile, ainsi, ses quatre vérités, transformant cette «Fijta» en une soirée qui chavire puis s'effrite, devenant ainsi le théâtre d'une machine qui ‘'vole en éclats''. L'hystérie et la lourdeur remplacent la détente et la bonne humeur. Les gens changent complètement de caractères et redeviennent ce qu'ils sont naturellement.
En dehors du père, raseur et radoteur, la meilleure amie de la mariée multiplie les allusions blessantes, l'ami du mari courtise la mariée, qu'on découvre enceinte de cinq mois, l'effritement continue jusqu'à ce que la soirée bascule complètement.
Cette adaptation bien réussie de Mohamed Zouhir, d'après «La noce chez les petits bourgeois» de Bertolt Brecht, a fait bouger le public du Théâtre national Mohammed V, qui s'est trouvé emporté par les événements de la pièce et l'interprétation des comédiens. Celui-ci n'a pas manqué de montrer sa grande satisfaction en applaudissant fort à la fin de la présentation.
Les comédiens, à leur tour, ont été à la hauteur de ce Brecht du «4e mur» adapté à la marocaine, notamment le rôle du père de la mariée, incarné par Abdou El Mesnaoui, qui a élevé le ton de la pièce. Abdou a fait montre de sa capacité d'un grand comédien, dont aucun rôle ne peut lui résister. Il a su emporter le public par ses anecdotes qu'il a cherché à placer à tout prix. «Sans Abdou, la pièce n'aurait pas pris cette valeur. C'est la cerise sur le gâteau. Comme on dit en arabe, il a ajouté du sel à la pièce», commente une dame du public.
Toutefois, il ne faut pas oublier de rappeler que la réussite des travaux de Mohamed Zouhir repose, essentiellement, sur son choix minutieux des comédiens. Cette fois-ci encore, il n'a pas raté le coche, puisque tout le reste des membres de la troupe, à savoir Houda El Oufir, Loubna Maski, Noura Qoraichi, Imane Reghay, Yassine Ahjam, Mustapha Howari, Jamal Noaman et Bouselham Adaif, étaient à leur place et ont bien incarné chacun son rôle.
Les personnages ont bougé sur scène avec beaucoup de délicatesse et de naturel. On se sentait devant des professionnels, dont le théâtre fait partie de leur âme et n'a plus de secret pour eux. Ils ont mené leur mission à bon port en satisfaisant leur âme et en faisant plaisir au public, sorti, cette fois-ci content avec l'idée qu'il n'a pas perdu son temps en se déplaçant, un soir pluvieux, pour voir un Brecht en arabe.
«Le théâtre de Brecht est universel»
Interview : Mohamed Zouhir
Le metteur en scène explique le choix d'«Al Fijta»
Qu'est-ce qui vous a poussé à choisir cette pièce de théâtre de Brecht?
C'est la seconde fois que j'adapte Brecht en arabe. J'aime beaucoup cet expressionnisme allemand de ce jeune dramaturge, dont l'écriture donne beaucoup de possibilités au comédien pour s'exprimer. Le comédien se retrouve bien sur scène.
Est-ce que c'était simple de transposer «Les noces des petits bourgeois» dans la société marocaine?
C'est beaucoup de travail, mais ce n'était pas vraiment difficile de le faire. Brecht fait partie d'un théâtre universel, dont les correspondances au niveau de la langue sont très possibles. C'est un dramaturge qui puisait ses pièces du vécu du peuple, dont les comportements se répètent un peu partout dans le monde. Donc, ce n'était pas difficile de le transposer dans notre dialectal.
Quel est le message que vous voulez transmettre à travers cette pièce ?
Je voudrais transmettre le fait que les gens du peuple, ces petits bourgeois, ont une grande insouciance vis-à-vis de leur environnement, ce qui conduit à la falsification de leurs pensées.
Par Ouafaâ Bennani | LE MATIN
Libellés : Arts et culture, Vie de la cité

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