1 oct. 2007

La mendicité à Rabat - Du sécuritaire à l’humanitaire ? Enquête


Ils sont devenus omniprésents, suscitent la compassion par leur état déplorable ou agacent par leur insistance, voir certaines attitudes agressives. Ce sont les mendiants et ils ont gagné en visibilité. Certains n’ont pas eu le choix, d’autres ont fait de la mendicité un gagne pain facile, sans effort. Que font les autorités pour venir à bout de ce fléau ? Pour répondre à cette question et à d’autres sur ce sujet, L’Opinion s’est adressé aux fonctionnaires quotidiennement confrontés au phénomène et à quelques mendiants rencontrés au cours de ce reportage. Misérablement vôtre !


« J’ai été embarqué par la rafle devant le jardin public, à côté de l’ancienne Médina de Rabat. C’est la sixième fois. ‘’Hania !’’. Ils me ramènent ici puis ils me relâchent. J’ai pris l’habitude ! » Le mendiant ne semble nullement gêné par sa situation. Il vient d’être interné au centre social de Aïn Atiq et le directeur de l’établissement, flairant le « professionnel », n’est pas prêt de le laisser partir.

Certains, moins fiers, se trouvent des justifications d’une rationalité douteuse, qui donnent toutefois des sueurs au dos. « Je suis de Rabat, plus précisément du quartier Takkaddoum, Hay Elkifah. Non, je ne suis pas mendiant. Je n’ai pas de travail. Je n’ai personne qui peut me venir en aide.

Voulez-vous que je vole ?... Je demande, donc, aux gens de m’aider... Ce n’est pas de la mendicité ! » C’est avec un air qui ne manque pas d’effronterie que le jeune homme répond. Il ne cache pas les cicatrices le long de ses bras, plus pathétique que menaçant.

« Celui qui sort mendier est soit dans le besoin, soit un professionnel. La mendicité et l’exclusion sont des phénomènes produits en premier lieu par la pauvreté, explique Mr. Fezouani Mustapha, chef du service des affaires sociales et culturelles à la Wilaya de Rabat. Au sein de la Wilaya, partant des années d’expérience que nous avons acquis dans le traitement de ce phénomène, principalement à travers le centre social de Aïn Atiq, où sont accueillis depuis des années les mendiants ramassés dans les rues de la capitale, il nous est apparu que la mendicité professionnelle est apparue suite à l’extension de la mendicité due réellement à la pauvreté. Il ne faut pas oublier les années de sécheresse pendant lesquelles beaucoup de migrants se sont déversés sur Rabat. La plupart des mendiants raflés viennent des quartiers périphériques de Salé, de la ceinture de pauvreté qui cerne la capitale, du côté de Taqaddoum, Akrach et Aïn Khalouia. Ils appartiennent à des catégories sociales pauvres, dans le grand besoin, et n’ont d’autres choix que de s’adonner à la mendicité ».

Le goût de l’argent facile

Le Dr. Boukhari Khamlichi est un médecin de formation, plus exactement un légiste. Il est aussi titulaire d’un master en management des services publics, obtenu en France. « J’ai eu le privilège de travailler avec Monsieur le Wali comme chargé d’études. Au cours de cette période, il m’avait chargé de faire un diagnostic du centre social de Aïn Atiq. Suite à quoi, il m’a confié la direction de ce centre depuis mars 2006 ». En privé, le Dr. Boukhari ne cache pas que diriger ce centre n’est pas un cadeau. La confrontation au triste sort des exclus de la société et la pauvreté des moyens pour faire ce qui doit être fait, annoncent le crépuscule de bien nobles ambitions.

« La mendicité est un problème structurel. Il est dû en partie à la sécheresse et à la crise économique. Mais il y a aussi certaines personnes qui cultivent la paresse, préférant vivre en tendant la main. Comme notre religion incite les gens à donner l’aumône, ces derniers profitent des largesses et de la générosité des gens. C’est un problème difficile à résoudre ».

Est-ce à dire que c’est une maladie incurable, docteur ? « Une fois qu’ils goûtent à l’argent facile, ils deviennent incapables de se réveiller tôt pour chercher un emploi, aller travailler ou effectuer des tâches durs. J’ai un exemple actuel à vous donner. Le chantier à côté est celui du futur centre social financé par des dons émiratis. Les mendiants du centre refusent d’aller y travailler et restent toute la journée sans rien faire. Je dirai que ce sont des acteurs qui savent toucher la fibre sensible des gens, ce qui ne leur coûte qu’un peu de salive. Un mendiant récolte quotidiennement 70 dirhams au minimum. Et ça peut aller jusqu’à 300 dirhams par jour ! Un médecin dans la santé publique ne touche même pas autant. Certaines personnes sont vraiment dans le besoin, mais toutes ne tendent pas la main. Il y en a qui ont trop de dignité pour en arriver là ».

En tout cas, ceux qui s’adonnent à la mendicité « professionnelle » semblent, selon plusieurs témoignages, bien gagner leur vie. Assia est propriétaire d’une vieille maison dans la Médina de Rabat, héritage de ses parents, dont elle loue les chambres à des familles démunies. « Je suis propriétaire d’une grande maison constituée de 14 pièces au Mellah. Parmi les locataires, deux sont des mendiants. Ils payent régulièrement leur loyer en respectant les délais. Parfois, ils payent jusqu’à trois mois d’avance et leurs enfants sont inscrits dans des écoles privées renommées ! »

Du sécuritaire à l’humanitaire

Que font les autorités ? Réponse de Mr.Fezouani : « Auparavant, il y avait une faille dans le raisonnement concernant le traitement du phénomène de la mendicité. Le seul souci était de savoir comment débarrasser la voie publique de ces mendiants. Une approche sécuritaire, ni plus ni moins. C’est-à-dire que l’on se disait qu’il y a un certain nombre de mendiants dans les rues et que de temps en temps, il fallait en réduire le nombre. Il fallait arriver à une certaine moyenne, tolérable pour nous et pour les visiteurs étrangers.

Il nous est arrivé de mener des campagnes de ramassage de grande ampleur et nous étions étonnés du nombre de mendiants et de clochards raflés. Nous ne pouvions pas les garder longtemps. Ce fût le cas au cours de la conférence du Gatt à Marrakech et nous avons relâché les gens raflés en cette occasion juste après. Nous avons souffert pour les loger et les nourrir pendant toute cette période, le Maroc n’étant pas doté des infrastructures nécessaires pour prendre en charge toutes les personnes victimes de l’exclusion ».

Le « ramassage » était-il l’unique solution ? « Nous ne pouvons quand même pas laisser les mendiants occuper la voie publique ! C’est la contrainte qu’ont les autorités. Quand il y a un événement, nous devons « assainir » la voie publique. Mais voilà, où emmener ces gens ?

Pourquoi croyez vous que nous avons privilégié, depuis quelque temps une nouvelle approche ? Cela fait près de 18 ans que j’assiste à ces campagnes de ramassage. Il y a des mendiants que je connais depuis mes débuts dans ce service. Ce que je veux dire, c’est que le centre social est un espace où l’on emmène les mendiants que nous ramassons pour un certain temps.

Après, nous les retrouvons à nouveau entrain de mendier. Ces mendiants n’entrent jamais dans un chemin différent de la vie susceptible de transformer leur existence. Je ne connais jusqu’à présent pas de mendiant qui ait changé de mode de vie. Cela veut dire qu’il y avait un problème quelque part dans notre système ».

Un refuge pour les exclus


« Le centre social de Aïn Atiq a été construit en 1977, sur une superficie de 5 hectares et il est divisé en trois pavillons, indique le directeur, le Dr. Boukhari. C’est le plus grand centre du Maroc, de par sa capacité. Nous avons, aujourd’hui, 620 pensionnaires. Les profils des pensionnaires sont hétérogènes. Nous avons des SDF, des vieillards, des mères célibataires et des handicapés mentaux. Notre vision et notre objectif sont de rendre ce centre plus humain, d’en faire surtout un endroit où la dignité humaine des pensionnaires est respectée. Je vous emmène faire une visite de la face cachée du Maroc ».

Prêt pour une immersion dans les limbes de la misère ?

Le centre est spacieux, les bâtiments propres, mais un simple coup d’œil aux pensionnaires reflète toute l’étendue de l’exclusion dont souffrent ces personnes. Les visages sont vides de toute expression, ni joie, ni tristesse.

Presque tous les dix pas, un pensionnaire qui vient croiser notre chemin, sourire affiché, « un dirham, s’il vous plaît ! » Difficile de croire que ces personnes sont internés ici pour mendicité. Cela semble être une seconde nature.

Rien de surprenant de toute manière, nous étions prévenus avant de venir.

« N’oubliez pas de prendre quelques pièces sur vous », avait prévenu un cadre de la Wilaya.

Les chambres sont grandes et comptent une dizaine de lits chacune. De jour, elles sont presque vides. « Nous les laissons profiter du soleil dans les jardins », précise le directeur. Un vieil homme, enroulé dans sa couverture, répond aux questions sans sortir la tête.

De quelle région venez-vous ?

« Je suis venu à Rabat, il y a 15 ans »

D’où exactement ?

« De la région de Marrakech. Rabat, c’est juste à côté de Marrakech ( ?!) ». Est-ce que vous avez de la famille ?

« Non, je n’ai personne ».

Le vieil homme est âgé d’environ 70 ans, selon les estimations des fonctionnaires du centre. Un marrakchi venu chercher du travail à Rabat.

N’en trouvant pas, il s’est mis à mendier. Une rafle l’a ramassé, il y a plus de dix ans, à Akkrach (banlieue de la capitale). « Je suis resté dans le centre parce que je n’ai plus personne. Je ne suis plus jeune, je préfère rester ici jusqu’à ce que Dieu ait mon âme ».

Faire la manche, un métier

Hemmadi est un jeune homme qui a trouvé ce qu’il voulait. « Je suis de Kénitra. Je ne voulais pas mendier dans ma ville, j’ai préféré venir à Rabat, il y a 2 ans. Une rafle m’a ramené à ce centre. A l’extérieur, je n’avais ni toit ni nourriture, j’ai préféré, donc, rester ici. Je mendiais, jadis, dans le but de me nourrir. Comme le centre me permet cela, pourquoi vais-je le quitter ? ».

L’handicapé de Missour n’en pense pas moins. « Je suis de la province de Missour. Je suis handicapé, mon pied gauche est plus court que l’autre de 10 centimètres. Ça fait un an que je suis au centre. Je suis venu de ma propre volonté chercher un toit et de quoi manger dans ce centre. Je ne veux ni dormir dans la rue, ni mendier. Mes parents sont morts, ils ne m’ont laissé ni maison, ni terrain. Je n’ai ni épouse, ni enfants. Je n’ai que Dieu et le Roi, que Dieu le glorifie ».

Certains, après avoir essayé la vie au centre, ont cherché à y revenir. « Je suis venue de mon propre chef. C’est la deuxième fois que je viens à ce centre. La première fois, c’était la rafle qui m’avait ramené ».

En fait, rares sont les mendiants qui avouent exercer ce « métier ». Quelques uns, toutefois, en font presque un sujet de fierté. Un mendiant, muet, retrousse son pantalon pour montrer sa jambe portant une grande plaie, enduite de mercurochrome, avec toute une colonie de mouches autour.

« C’est un professionnel » précise le directeur. « Il refuse de faire soigner son pieds pour pouvoir mendier avec ! ». Le muet pose devant le photographe tel un héros de la guerre.

A l’étage des malades mentaux, l’air est irrespirable, une forte odeur d’urine prend à la gorge. « L’hygiène est notre souci premier, mais nous ne pouvons rien pour ceux qui se laissent aller. C’est frustrant », s’insurge le directeur.

Certains pensionnaires se sont retrouvés au centre par la force des choses.

« J’étais en Espagne où j’avais immigré clandestinement. Je me suis fait arrêter et expulser. Je n’ai pas pu supporter de retourner chez moi les mains vides. J’ai honte de retourner chez ma famille. Je suis parti au nord, à Ketama, pour me faire un peu d’argent avant de rentrer chez moi. Mais là encore, je n’ai pas réussi. Je suis venu à Rabat ou j’ai commencé à mendier, devant le théâtre Mohammed V. C’est là-bas que j’ai été arrêté ».

La mendicité, une manière d’être

Les histoires se ressemblent, racontant la même déchéance. « Je suis venu de Nador. Je n’ai que ma mère qui est âgée. Quand je me suis fait arrêter, je mendiais pour payer mon ticket d’autocar afin de retourner chez moi ».

Certains s’y retrouvent vraiment par hasard, parce qu’ils ne payent pas de mine. « Je suis de Ouarzazate, mais je travaille dans un chantier de construction à Rabat. Je me suis fait arrêter et j’ai été ramené ici par erreur, je ne suis pas mendiant ». Le directeur ordonne qu’on le relâche.

Donne-t-on une formation professionnelle aux mendiants internés ?

« Il existe, au profit des enfants non scolarisés, des ateliers de formation en construction, en menuiserie, etc, précise Mr. Fezouani. Mais, cette formation se fait sans aucune autre forme d’accompagnement. Rien ne vient aider à faire de ce mendiant un citoyen qui réfléchit et conçoit la vie différemment, qu’il ressente que le fait de tendre la main pour mendier est une atteinte à sa dignité. Même si l’on arrive à lui apprendre les rudiments d’un métier, nous le retrouvons, quelque temps plus tard, entrain de mendier dans un carrefour. Le fait d’apprendre un métier à un enfant mendiant ne lui permet pas pour autant de sortir du milieu où il a grandi. Il finit par y retourner. Ma kaïna faïda (aucun intérêt) ».

Comment parvenir à un résultat ? « Une nouvelle vision de cette problématique pourrait avoir un effet bénéfique à l’avenir, une vision qui privilégierait le qualitatif plutôt que le quantitatif, souhaite M. Fezouani. En d’autres termes, chercher à donner un autre cours à la vie des mendiants. Nous devons faire des efforts. Je pense que l’administration n’a pas encore fourni suffisamment d’efforts pour participer à donner un autre cours à la vie des gens. L’expérience de l’association de soutien aux enfants en situation difficile a changé la vie de plusieurs enfants des rues qui sniffaient de la colle.

Lorsqu’un enfant en arrive à sniffer de la colle, cela veut dire qu’il va quitter son foyer et sa famille, qu’il est perdu. Mais, l’association les a rendu à la vie, en a fait des citoyens normaux qui peuvent réussir, que ce soit les enfants qui font du cirque, les sportifs, ceux qui font du théâtre de marionnettes, etc.

Cette association a donc prouvé que cette approche était fiable et l’on devrait réfléchir sur la manière d’en faire de même avec les mendiants adultes ».

Nouvelle approche

« Mais, renchérit-il, pour en faire de même avec les adultes, nous devons mobiliser les ressources humaines nécessaires, des personnes qui disposent d’une formation adéquate, qui ont conscience de l’ampleur du fléau à combattre et, donc, de l’importance de la mission qui leur est confiée. Ces fonctionnaires devront savoir que leur tâche consistera à apporter une aide à des citoyens qui, pour une raison ou une autre, ont adopté un mode de vie qui leur est nuisible autant qu’aux autres. Ce n’est pas un simple travail administratif rémunéré en fin de mois. C’est une mission humanitaire qui doit être perçue avec un esprit patriote.

Nous avons eu espoir avec la constitution du ministère du développement social. Il s’agit d’un département gouvernemental qui est consacré à la réflexion et à la mise en œuvre de solutions à un phénomène qui a pris une dimension inégalée à travers le Royaume.

Il a donc été question d’une stratégie globale pour faire face à ce phénomène.

Le début de conception de ce projet remonte à l’année 2005. Une première expérience a été menée à Casablanca et c’est à partir de la fin de l’année 2006 que la stratégie a commencé à être partiellement appliquée dans la capitale.

Cette nouvelle stratégie est basée sur une approche scientifique, des sondages et études ont été menés à ce sujet par des équipes multidisciplinaires. Ces équipes ont identifié les points noirs, calculé approximativement le nombre de mendiants. Sur le plan théorique, le département du développement social a fait un effort conséquent et louable.

En passant à l’étape pratique, ce département a appelé à la création de centres sociaux. Même s’il est question de privilégier l’approche de réintégration familiale et d’intégration professionnelle, il faut quand même construire ces centres pour tous ceux qui n’ont pas où aller. Il existe pas mal de personnes qui sont dans cette situation, des personnes avec lesquelles aucune des approches susmentionnées ne peut marcher. L’Etat doit nécessairement prendre en charge ces personnes, ne serait ce qu’à court terme, deux ou trois ans à les préparer à réintégrer la société sur une base différente ».

Changer de manière d’être

« Quand il a été question d’assistantes sociales pour cette tâche, poursuit M. Fezouani, j’en ai été satisfait. Je me disais qu’à travers leur formation, ces personnes sont les mieux placées pour mener à bien ce genre de travail, qu’elles ont à l’esprit cette dimension humanitaire de leur fonction. Actuellement, ces ressources humaines ne sont pas disponibles. Quand ces ressources humaines seront disponibles, la stratégie en question a de fortes probabilités de donner un résultat.

Monsieur le Wali a demandé à ce que les agents de l’ordre chargés de mener les rafles avec les assistantes sociales bénéficient d’une formation spécifique.

L’objectif est de changer les mentalités de ces agents (de police et des forces auxiliaires), qu’ils ne soient plus dans le même état d’esprit qu’à leur sortie de la caserne. Nous leur demandons d’effectuer une rupture avec leur manière d’agir préalable. Nous leur expliquons qu’ils auront à faire un travail de nature sociale, qu’ils doivent comprendre ce qui est attendu d’eux et d’agir selon ce qui leur a été inculqué au cours de la formation.

Nous avons constaté en début de cette formation une certaine réticence des agents, ce qui est tout a fait compréhensible. La manière dont nous leur demandons de se comporter n’a rien à voir avec la formation initiale d’agents des forces de l’ordre qui leur a été inculquée. Avec le temps, ils ont fini par être convaincus et sentaient qu’ils allaient prendre part à quelque chose d’important. Nous avons beaucoup discuté la question avec eux et cherché à leur expliquer que l’objectif recherché n’était pas quantitatif, mais qu’il fallait aider des mendiants à changer de mode de vie, en faire des citoyens dignes et fiers d’eux-mêmes.

C’étaient ces assistantes sociales qui devaient avoir le contrôle des opérations sur le terrain. Elles devaient identifier les mendiants et clochards à embarquer avec l’aide des agents de l’ordre, s’adresser à eux sous protection et rédiger une première fiche d’identification, puis les remettre à une autre assistante sociale au centre de Aïn Atiq. Ce ne devait pas être le cas de tous les mendiants, nous comptions là aussi sur les assistantes sociales pour s’adresser à eux, tenter d’établir des relations de confiance et essayer, dans un premier contact, de les sensibiliser. Seuls devaient être « ramassés » les cas qui doivent l’être, c’est-à-dire les professionnels ».

Plus d’ambitions que de moyens

Toujours selon M. Fezouani, « ces derniers devaient être internés pour deux à trois jours, maximum une semaine, période pendant lesquelles les assistantes sociales pourraient communiquer avec eux, trouver le moyen de les faire changer de mode de vie, ce qui est l’essentiel de la démarche. Il aurait fallu, donc, en premier lieu, tenter de savoir les raisons exactes qui ont amené la personne à mendier. Ces informations devaient nous être transmises pour effectuer une enquête complémentaire sur la famille de cette personne et le milieu dans lequel elle évolue.

Nous aurions alors pu tracer des profils plus fins des personnes qui s’adonnent à la mendicité, une approche plus rationnelle, porteuse de plus grandes chances de réussite que l’ancienne manière de faire, qui consistait tout simplement à les retirer de la circulation temporairement, le temps de les retrouver et le cycle vicieux se perpétue. Il faut d’abord bien saisir les raisons premières qui ont poussé cette personne à tendre la main, à accepter la perte de dignité qu’un tel geste entraîne. Il est nécessaire de savoir s’il s’agit d’un professionnel, appartenant à un réseau, comme il en existe, ou d’une personne réellement dans le besoin à qui il faut apporter un soutien.

C’est la deuxième assistante sociale, celle qui devait prendre en charge le mendiant emmené au centre social, qui devait prononcer ce verdict.

Dans la conception du ministre du développement social, le Dr Harrouchi, cette étape devait être suivie par une orientation du mendiant interné. Il y a des associations de bienfaisance qui ont reçu des subventions de son département pour accueillir ces mendiants. Nous devions les regrouper et les envoyer vers une association donnée, selon ses capacités d’accueil. Ses associations devaient étudier la situation de ces gens au cas par cas et leur trouver une activité génératrice de revenus pour les sortir de la mendicité.

Malheureusement, les premiers projets, si l’on peut les appeler comme ça, ont porté sur des « commerces » dans la rue, comme la vente de beghrir, d’escargots et autres innovations du genre ! A croire que tous les Marocains vont se transformer en vendeurs ambulants ! ».

Quand compétences et volonté font défaut

« Ce que nous n’avions pas prévu, poursuit-il, c’est que les assistantes sociales allaient poser problème. Au terme de la période de formation, il s’est avéré qu’aucune des assistantes sociales présentes n’était prête à mener ce genre de travail. Une seule d’entre elles a effectué des tournées sur le terrain, les autres estafettes ont continué à sortir faire leur tournée de ramassage sans assistantes sociales.

Nous avons, alors, remarqué que les vieilles habitudes ont recommencé à ressurgir. C’était prévisible, en quelque sorte, puisque le principal instrument du changement était absent à l’appel. Plus encore, nous comptions sur ces assistantes sociales pour signaler d’éventuels abus de la part des agents de l’ordre qui les accompagnent.

Le saut qualitatif tant espéré ne s’est, donc, pas produit. Nous avons même ressenti de la part du département du développement social un certain relâchement. Ils n’avaient plus leur motivation du début. C’est un département qui oeuvre avec des moyens très limités, alors que la stratégie qu’ils ont proposée exige des moyens considérables.

Ils auraient pu, après l’échec constaté de l’expérience des assistantes sociales, adopter une autre démarche qui consiste à mobiliser des fonctionnaires des collectivités locales à cet effet. Il est bien question de redéploiement des fonctionnaires plutôt que de nouveaux recrutements et les collectivités locales disposent d’un large personnel qu’il est possible d’affecter à d’autres tâches. Il suffit de les former à leurs nouvelles fonctions.

Bien sûr, ils ne remplaceront pas les assistantes sociales qui ont reçu une longue et spécifique formation. L’essentiel est de trouver une solution. Comment appliquer la stratégie du département du développement social sans les ressources humaines nécessaires ?

Le problème dont souffre le Maroc est le manque d’infrastructures sociales et l’absence d’une vision spécifique au sujet des mendiants.

Il faut nous poser la question pour savoir ce que l’on veut faire de ces gens.

La constitution d’une marge d’exclusion sociale ne devrait-elle pas susciter notre inquiétude ? Ne craint-on pas de voir quelques personnes malintentionnées chercher à l’exploiter ? ».

Centre fourre-tout


« Tout le processus que je viens de vous décrire, de la première assistante sociale qui va chercher le mendiant dans la rue pour le remettre au centre social, jusqu’à sa prise en charge par une association qui doit le réintégrer dans la société, n’est toujours pas entré en œuvre. On peut dire, donc, que nous n’avons toujours pas commencé à mettre réellement en œuvre la stratégie tracée. Le département qui a conçu cette stratégie ne semble pas avoir pris suffisamment en considération la question des ressources humaines nécessaires à sa réussite ».

Tous les pensionnaires du centre social de Aïn Atiq ne sont pas des mendiants. « Parmi les gens raflés et emmenés dans ce centre, il y a des malades mentaux. Le problème est que le ministère de la santé n’a pas les moyens de prendre en charge ces malades », ajoute Mr. Fezouani. « Les malades mentaux pris en charge par le centre de Aïn Atiq constituent actuellement près de la moitié de la population accueillie. Le ministère de la santé n’a pas une capacité litière hospitalière suffisante pour les recevoir.

L’hôpital psychiatrique Al Razi de Salé ne peut pas les accueillir tous. Dans le cadre d’un accord avec le département de la santé, des médecins rendent visite périodiquement à ces malades installés au centre de Aïn Atiq et leur prescrivent des médicaments. Nous avons un budget consacré à l’achat de ces médicaments qui sont administrés par des fonctionnaires du centre aux malades pour les calmer.

Nous avons aussi des handicapés, mais en faible proportion et des personnes âgées qui se trouvent dans le centre de leur plein gré. Ils viennent au centre parce qu’ils n’ont pas où aller, n’ayant plus de proches parents ou ayant été abandonnés par ces derniers. Ils vivent au centre et seront déplacés quand la maison de bienfaisance pour personnes âgées verra le jour ».

Des situations de ce genre ne manque pas à Aïn Atiq. Une vieille dame, qui se contente de suivre ce qui se passe, nous a beaucoup marqué par un regard chargé de toutes les peines du monde.

« C’est l’une de nos plus ancienne pensionnaire. Elle est là depuis la création du centre », indique un fonctionnaire du centre. C’est-à-dire depuis 1977.

« J’étais à la maison de bienfaisance de Souk Tahti (ancienne médina de Rabat) depuis 1962. Je suis l’une des victimes du tremblement de terre d’Agadir. Je me suis réfugiée dans ce centre de ma propre volonté. Je n’ai jamais mendié », ajoute t-elle d’un air digne.

Sa voisine piaffe d’impatience de pouvoir nous parler. « Cela fait 20 ans que je suis dans ce centre. J’y suis venue après ma sortie de l’hôpital Avicenne ou j’étais hospitalisée. J’ai été raflée à ma sortie de l’hôpital. J’étais assise sur un banc et les agents de la préfecture ont cru que je mendiais ».

Regrettes-tu d’être là ?

« Non, pourquoi vais-je le regretter ? Je me suis habituée ».

N’avez-vous pas d’enfants ?

« Non, réponds elle, un sourire timide au visage. Je ne me suis jamais mariée, je suis une vieille fille ».

Avis aux intéressés !

Sans famille

L’histoire de cette autre vielle dame qui n’a même pas eu envie de nous parler est vraiment triste et témoigne à quel point les Marocains ont perdu leurs valeurs d’antan.

« C’est moi qui suis partie à la Wilaya et j’ai dit aux responsables que je n’ai pas de toit, ni de quoi vivre. C’est la Wilaya qui m’a ramené ici ». Pas de famille ?

Réponse gênée, tête baissée. « Je n’ai que ma nièce qui est mariée ». Pourquoi ne pas habiter avec elle ?

« J’ai été chassée de la maison ».

Votre nièce vous a chassé ?

« Non, c’est sa mère, ma sœur qui m’a chassé ». Elle détourne le regard pour signifier qu’elle ne voulait pas en dire plus, préférant rester seule à ruminer son chagrin.

« Il y a les enfants ramassés dans les rues au cours des rafles et qui disposent aussi d’un pavillon au centre social d’Aïn Atiq, souligne M. Fezouani. Il y a également les enfants qui résident au centre avec leurs mères qui les ont eu de façon naturelle. Ces enfants sont scolarisés dans une école environnante. Je connais l’un de ces enfants qui est maintenant en 1ère année du bac. Je me rappelle quand sa mère a été prise en charge au centre, une jeune femme originaire du Sahara, fuyant sa tribu après être tombée enceinte. Elle vit au centre depuis lors et son enfant est maintenant un jeune homme ».

Le retour aux vielles méthodes

« J’ai toujours dit à mes supérieurs que l’on ne pouvait réussir aucun programme de réhabilitation du centre social de Aïn Atiq, un programme pour accueillir les mendiants dans des conditions humaines digne de ce nom, tant que ce centre, prévu pour 300 personnes en accueille plus du double, s’insurge M. Fezouani. A peine va-t-on entamer un programme de ce genre avec 300 pensionnaires, qu’une campagne de ramassage en rapportera 300 autres ! Nous n’avons pas où emmener ces gens ! Pour Rabat, Salé et Témara, il n’y a que le centre social de Aïn Atiq.

Même si la loi pénalise la mendicité, le procureur du Roi ne les ferait pas incarcérer, parce qu’il y a aussi surpeuplement des prisons.

Nous avons besoin d’infrastructures d’accueil et de ressources humaines spécialisées. C’est incontournable.

Il est demandé à chaque wali et gouverneur de chercher à créer, en partenariat avec le ministère du développement social, des centres sociaux pour accueillir les mendiants, les exclus et les vielles personnes sans soutien. Nous, dans la Wilaya de Rabat, dans le cadre de l’INDH, nous avons trouvé une vieille école dans la Médina dont nous ferons un hospice pour vieillards, avec tous les services qui vont avec.

C’est dans le programme du département du développement social, reste que ce département doit prendre les mesures qu’il faut pour former les ressources humaines nécessaires à la bonne marche de ce genre d’établissement. Les personnes âgées ont besoin d’un encadrement formé spécifiquement à cet effet, des infirmiers, des aides de santé, etc. C’est un problème auquel nous sommes confrontés quotidiennement au centre social de Aïn Atiq. Dans ce centre, ceux qui s’occupent des personnes âgées sont des agents journaliers ».

En fin de compte, quelle est la démarche adoptée actuellement avec les mendiants et les exclus ?

« Malheureusement, pour toutes les raisons que je vous ai explicité, nous continuons, jusqu’à présent, à faire du « ramassage », comme avant. Je vous le dis en toute honnêteté et j’en ressens une grande déception. Nous avions vraiment cru en finir avec cette manière de faire, que l’on sait sans perspective à terme, pour l’avoir longtemps essayée. Nous avons vraiment cru pouvoir traiter autrement ces mendiants, de manière plus humaine et avec une méthode scientifique qui leur offrirait plus de chance de réhabilitation ».

M. Fezouani lève les bras en l’air, écoeuré. Les années passées à « assainir » la voie publique et l’espoir déçu de pouvoir faire mieux lui ont donné, en ce bref instant, un sacré coup de vieux.

« Nous aurons toujours la fierté d’avoir tenté de faire de notre mieux » conclu pour sa part le Dr. Boukhari.



Enquête réalisée par Ahmed Naji et Asmâa Rhlalou

Edité le: samedi 29 septembre 2007.

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